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Gazette littéraire

Un homme debout (3)

 

 

Un homme debout (3)(litteratus)  

 

repères : thème de soi : le feuilleton


Résumé : il a été indiqué précédemment que la convalescence de Théodore de Lauzun au Val de Grâce se déroule dans des conditions extrêmement douloureuses. Il se voit comme un être fini à vingt ans. Il décide alors avec toute l'inconscience de la jeunesse de jeter toutes ses dernières forces dans une ultime bataille : il ne veut plus répondre aux moindres sollicitations de l'extérieur. Théodore choisit la radicalité. Il fait l'expérience d'une mort imminente se sentant retenu par l'attraction des mots. Il recouvre sa santé et voit arriver le jour où peut débuter un véritable travail de reconstruction physique : l'orthopédie.

 

***

Un appareillage en voie de modernisation

Après quatre mois d'hospitalisation, Théodore de Lauzun quitta enfin Paris pour l'asile de Maison Blanche, situé à Neuilly sur Marne, au début du mois de septembre 1917 ; la plaie au niveau de la cuisse était enfin cicatrisée. Il convenait de passer à l'étape suivante : l'appareillage. Le jeune blessé retrouva bon nombre de ses coreligionnaires, mutilés en tout genre.


Dans son malheur, son cas demeurait « classique » pour le personnel médical : il pouvait y être remédié sur le plan technique. Par nécessité, le grand nombre de mutilés de cette guerre avait poussé en effet les praticiens à l'innovation. On développa le système somme toute rudimentaire issu du cerveau d'Ambroise Paré qui, au 16ème siècle, avait déjà conçu une véritable prothèse de cuisse. Les orthopédistes de la Grande Guerre utilisèrent le système des pilons associés à des courroies, elles-mêmes se présentant sous forme de ceintures et de bretelles. On améliora ensuite la technique en créant un meilleur appui partant du haut de la cuisse. On repensa aussi les mécanismes du genou et du pied. Comme dans un ossuaire, on trouvait au sein de l'hôpital des rayonnages entiers où étaient stockés des milliers de parties de membres inférieurs et supérieurs dûment répertoriés.


une rééducation orthopédique douloureuse

Les débuts de l'appareillage furent douloureux pour Théodore de Lauzun, le frottement des chairs du moignon contre le pilon lui fit mal. L'emboîture en cuir renforcée d'attelles latérales en acier était maintenue par des courroies réglables. Les premiers pas du jeune homme furent hésitants et hasardeux. Notre personnage dut s'habituer aussi au poids de la prothèse. Il peinait à lever le pied. L'équilibre du fait de son nouvel appui demeurait fragile ; la claudication apparaissait très importante. Le jeune appareillé dût faire face également à une chose qui parut bien futile au personnel médical : l'odeur. La sueur de cette fin d'été faisait émaner dans cet embout en cuir des odeurs désagréables. La pudeur de notre jeune homme en fut cruellement blessée.


Dûment appareillé, notre héros apprécia néanmoins de quitter son lit et de pouvoir marcher. Il le fit avec un embout de fer pour tous les jours. L'embout en bois prenant la forme d'un pied, onéreux et plus fragile, ne serait à sa disposition qu'à la fin de la guerre lorsque l'on aurait le temps de verser dans l'esthétique. Pour l'heure, les orthopédistes n'avaient guère le loisir d'écouter les doléances des uns et des autres. Ils avaient reçu la mission d'appareiller une vaste classe d'âge. Ils le faisaient admirablement bien. Viendrait l'armistice et le temps où les affaires reprendraient leurs cours et il faudrait alors traverser le Rhin pour rencontrer les maîtres en la matière, les orthopédistes allemands. Ce chemin, Théodore serait capable de l'emprunter quelques années plus tard, dépassant tous les préjugés de son époque pour bénéficier des avancées technologiques. Autour de lui, on lui reprocherait de fréquenter l'ennemi. Le mutilé laisserait dire : on ne l'avait jamais compris.


Depuis son expérience de mort imminente, le jeune homme avait conçu un projet bien précis : la vérité au risque de la transparence.

 

Repères : thème de soi : la vérité au risque de la transparence (4)

 

 

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