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Gazette littéraire

Un délicieux frissonnement de peur

 

 

Un délicieux frissonnement de peur

Repères : thème du ridicule : le feuilleton


Le lanceur de couteau

Il n'était pas rare -au milieu de la nuit- lorsque la fête battait son plein de voir Théodore de Lauzun exécuter une partition personnelle. Elle n'avait rien de musical à proprement parler. Seules les clameurs faisaient varier l'intensité des notes sur la portée. Des noires pour l'émotion entrecoupée de peur et de plaisir et des blanches marquant l'attente du dénouement. Le tout entrecoupé de silences, ruptures de temps.


Théodore initia la mode des jeux périlleux en général et le lancer de couteau façon Guillaume Tell, en particulier. Ce fut même sa spécialité. Il maîtrisait parfaitement son sujet. Il en jouait en ajoutant un peu d'affectation ridicule. Un frémissement parcourait la salle, avant que dans un silence pesant, il ne projette l'arme blanche sur la pomme posée sur la tête d'un cobaye. Les applaudissements déchirèrent alors l'assistance ! Le divertissement par l'exploit mortel, paroxysme de l'insouciance. La vie et la mort semblaient brouillées par cette passion sauvage pour l'amusement. Notre personnage fut fêté comme il se doit. On chercha à lui faire refaire en toutes occasions le spectacle, mais il refusa par coquetterie de s'y prêter trop souvent. Rien ne s'émousse plus qu'un divertissement galvaudé.

 

Mais la pression de la fête s'intensifia. Le divertissement sans frein au mépris de la prudence...Qui ferait aussi bien voire mieux que Théodore de Lauzun ? D'autres s'y essayèrent mais l'alcool aidant, ils ne réussirent pour l'essentiel qu'à faire échouer l'ustensile sur le sol. Il n'y a que l'ivresse pour croire en l'aspect merveilleux des choses, le couteau magique ! Cela ne découragea pas les plus animés. Un soir, l'arme se trompa de trajectoire et se planta sur le trumeau d'un miroir  ! La femme à la lyre voyait l'objet de son art assassiné par une assemblée de joyeux convives. « Tout est Art ! L'art du couteau ! » Applaudissements garantis ! Durant ces folles représentations, on compta aussi deux blessés ! Malchance qui ne ternit nullement la fête permanente ! Un joyeux drille lança ridiculement à la cantonade que l'art le plus abouti réside dans la mort ! On applaudit à nouveau à cette maxime pendant qu'on évacuait en catimini les blessés. Leur spectacle frisait le mauvais goût ! On avait assez vu de sang par ailleurs !

 

 

Le lancer de la mort

Les jours suivants, on attendait que le nouveau Guillaume Tell se lançât une nouvelle fois dans son numéro prodigieux. Il se plia à la demande générale. Surprenant l'auditoire, il proposa de corser l'affaire en se faisant bander les yeux. Une nouvelle fois, clameurs, paris lancés à droite à gauche. Le brouhaha allait crescendo avant de faire place à un silence de mort...Théodore réalisa à nouveau l'exploit avec brio et fut salué par un tonnerre d'applaudissements.

 

Théodore dissimula prudemment le fait qu'il n'avait aucun mérite. Ce jeu l'avait occupé bien des années durant. Lorsque d'autres jouaient aux combats, lui, déjà à onze ans s'exerçait à un jeu plus pimenté. Une prise de risque qu'il ne maîtrisait guère les premiers temps. Des entailles partout sur la tête attirent l'attention de sa mère. Guère rassurée par les explications vaseuses de son rejeton, elle le surveilla de plus près. Elle fut effarée d'assister à l'exercice en question où elle vit Pierre, le fils des voisins des Ormes, transformé en cobaye sous les doigts malhabiles de Théodore. Il fut dûment chapitré, mais l'exercice continua des années durant. Le garçonnet testait à sa manière sa vaillance. La moiteur de ses mains se dissipa avec le temps et céda le pas à un savant calcul des distances et de coefficient de pénétration de la lame dans l'air.

C'est à la faveur de la venue du cirque de Babylone installé à Périgueux qu'il sut qu'il pourrait toujours se faire engager dans cette voie. A l'issue de la représentation, il ne manqua pas de rencontrer le lanceur pour lui montrer sa propre agilité. Le gamin de douze ans n'avait pas froid aux yeux et se lança dans son numéro favori. Il avait du talent ! C'est indéniable, mais il lui manquait de la technique. Les travaux pratiques associés à une bonne dose de théorie. Notre personnage perfectionna ainsi dignement son art.

 

Puis, on chercha à corser le jeu en demandant à l'habile Guillaume Tell de se faire le cobaye d'un autre lanceur. La salle retint son souffle. La jeune tête brûlée allait-elle accepter cette offre incroyable ? Théodore prenait le risque de se faire percer par un joueur aviné ; il en eut une claire conscience. Qu'allait-il faire ? Il n'allait pas finir en viande de boucher pour faire rire la galerie. Le ridicule avait un sens...Aucun n'avait encore sa dextérité. Il demanda à choisir son lanceur. Il pointa du doigt des candidats qui un à un refusèrent d'embrocher notre personnage. Le jeune homme n'avait pas décliné l'invitation. Le forfait n'eut lieu que faute de participants. On lança alors un nouveau jeu. Une nouvelle toquade ! Un plaisir remplaçant un autre ! L'assemblée passa à autre chose. La légende de Théodore pouvait continuer à briller de tous ses feux.


Repères à suivre : le feuilleton : L'esprit d'entreprise... littéraire

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