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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

Théodore de Lauzun, le père indigne (II)

 

Théodore de Lauzun, le père indigne (II)

 

Repères : thème de l'héritage : le feuilleton


Résumé : à son retour du front de la Première Guerre Mondiale, Théodore de Lauzun se consacre à la littérature qui sera vite cantonnée dans le registre contestataire. Le succès dans les librairies est immédiat même si son œuvre sent le soufre. Dans les années trente, la normalisation du pamphlet dans le champ littéraire et la surenchère lui font perdre toute son originalité. L'homme cesse de publier ses écrits qu'il conserve précieusement. Il vit retiré en Dordogne avec sa vieille gouvernante. Sa vie s'achève dans une longue solitude après son divorce et sa brouille avec ses amis. En ce 15 avril 1968, l'écrivain se meurt, seul...


***


Théodore de Lauzun avait souhaité vivre ses derniers instants, seul, chez lui, auprès de ses livres, ses préférées, Virgile, Voltaire et Zola. Vers midi, en ce lundi 15 avril 1968, il rendit son dernier souffle. Sa gouvernante, Jeanne, avait respecté ses vœux. Mais pour le reste, elle devait en référer à la famille dont elle ne faisait pas partie. Il fallait procéder aux formalités immédiates et elle n'eut guère d'autre choix que d'appeler le fils unique du défunt.

 

Louis de Lauzun ne donnait plus de nouvelles à son père. Ce dernier n'en avait cherché apparemment aucune. Son fils représentait tout ce qu'il abhorrait : le respect de l'ordre, le sens du devoir et de l'honneur. Il avait été élevé dans la plus pure tradition aristocratique par son ex-épouse qui, par esprit de revanche, avait cherché à l'éloigner de lui. On avait ainsi toujours dit à l'enfant que l'occupation de son père consistait à gérer les Ormes. C'était partiellement vrai. On lui cacha la passion de ce dernier pour l'écriture. L'enfant ne devait pas tomber sur les exemplaires de cette « mauvaise » littérature. Elle avait causé trop de mal ; le divorce des parents en était la conséquence directe. Tout ce scandale, cette boue sur eux. Le jugement de divorce l'avait suffisamment souligné : une vérité judiciaire. On chercha dès lors à effacer cette infamie. Les lectures de jeunesse du fils furent étroitement surveillées par Marguerite de Lauzun qui craignait l'influence néfaste de son ex-mari. On y parvint aisément grâce à l'arrêt des publications des opus de l'écrivain et surtout par le progressif oubli de son œuvre. L'enfant ne vit son père que pendant les grandes vacances d'été. Si ce dernier continuait à écrire en secret, il ne parlait jamais de son œuvre. C'était aussi une époque où l'on ne conversait pas avec les enfants...

 

La situation d'enfant divorcé le démarquait également des autres. Comme il ne parlait jamais de son père, beaucoup de ses camarades le crurent orphelin. Ce n'est pas lui qui inconsciemment chercha à les détromper. Il le voyait si peu.

Ce n'est que vers quinze ans que Louis découvrit, par pur hasard, la véritable profession de son géniteur. Le père d'un de ses camarades possédait dans sa bibliothèque toutes les œuvres sulfureuses de Théodore de Lauzun. Un auteur tombé en complète désuétude en 1942. Par amusement, l'adolescent demanda à emprunter un exemplaire, Envers et contre tous, s'amusant de ce qu'il croyait encore une homonymie. Pour peu de temps...

Montrant fièrement le roman chez lui, celui-ci fut aussitôt confisqué par sa mère qui se fit un devoir de le restituer à son propriétaire le lendemain. Une littérature dégoûtante ! déclara-t-elle à son fils. Trois petits mots puis la chape de plomb entoura une nouvelle fois le nom de l'écrivain, Théodore de Lauzun. Surpris par la violence de la réaction maternelle, le garçon demeura fâché dans sa chambre : il comprit naturellement ce qu'on lui avait caché.

 

Bravant l'interdit, il se fit secrètement remettre une première œuvre de cette littérature interdite. Il s'agissait de la plus connue, Sur tous les fronts : il en fut durablement ébranlé. Il la trouva violente et indécente. Les scènes d'agonie des soldats décrites avec un humour noir le choquèrent. Les attaques contre l'ordre et l’Église heurtèrent le conformisme bien logé en lui. Tout lui sembla vil ; il n'y voyait nulle poésie. Il en parcourut d'autres avec un sentiment de dégoût, le même qu'il avait ressenti dans la bouche de sa mère lors de la confiscation du premier opus. Une littérature dégoûtante ! Un jugement définitif en trois mots...

 

Déçu, il ne chercha plus jamais à relire sérieusement cette œuvre complexe. Sa curiosité était bel et bien tarie. Restait cette cruelle découverte : comment l'homme des Ormes, respectable, pouvait-il être le même que l'auteur de ces pamphlets auxquels il n'entendait, en réalité, guère de choses ? Ce mystère le tourmenta quelques temps. Mais il ne pouvait en parler à personne dans son entourage. Depuis l'incident, sa mère n'évoquait plus jamais son ex-mari qui avait bien totalement disparu de sa vie. Louis de Lauzun n'eut d'autres choix que de se taire. Puis, le temps faisant son office, l'interrogation se fit moins poignante à mesure que ses visites aux Ormes s'espacèrent davantage. De toute manière, peu de chose l'invitait à rencontrer cet étranger qui lui tenait lieu de père. Quant à l'écrivain, il en avait refoulé l'existence.

 

Puis ce fut la brouille..L'entrée du fils à Coëtquidan constitua en effet le plus bel affront que le père crut subir. Il convoqua son rejeton aux Ormes pour l'en dissuader, mais en vain. Louis avait une vocation inébranlable. La dispute tourna à l'affrontement puis à la rupture des liens.

C'est ainsi que depuis plus de vingt années, ces deux êtres ne s'étaient plus parlés. Pour autant, le vieil écrivain n'avait pas totalement rayé de sa vie ce fils à l'opposé de lui-même. Il découpait les articles le concernant, feuilletait les annuaires militaires, les journaux officiels. Il conservait tout dans un dossier portant le nom Louis dont les lettres o et s semblaient avoir été grattés par le temps. On ne lisait plus sur le dossier que Lui, les larmes les avaient effacées. Théodore suivait donc la carrière de son fils, laquelle avait été fulgurante sur le théâtre des opérations en Indochine puis en Algérie. À quarante et un ans, le colonel Louis de Lauzun avait fait ses preuves au combat et venait de rejoindre l'état-major à Paris.

 

C'est donc là que Jeanne réussit à le joindre téléphoniquement, non sans mal car elle devait préciser les raisons précises de son appel à bon nombre d'interlocuteurs méfiants. On finit néanmoins par lui passer son correspondant. Après avoir entendu l'annonce du décès de son père, Louis, sans s'émouvoir, indiqua se rendre sur le champ en Périgord et raccrocha aussitôt d'un ton sec.

Il ne restait plus qu'à l'attendre. Jeanne regarda sa montre et considéra sa venue tard dans la soirée. Il lui restait du temps pour préparer sa chambre. Comment allait-il se comporter ? se demanda la pauvre femme en pleurant dans son tablier. Pourvu qu'il respecte les volontés de son père ! Elle savait d'avance ce qu'il avait souhaité pour son œuvre. L'écrivain n'était plus, son œuvre, quant à elle, demeurait.


Sans qu'il le sache, le fils avait rendez-vous non avec son géniteur mais avec l'écrivain Théodore de Lauzun...

 

repères à suivre : le feuilleton : le décès de Théodore de Lauzun

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