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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

Roman épistolaire : la fin du narrateur ?

  

Le thème de la correspondance dans la littérature nous offre un genre littéraire à étudier : le roman épistolaire. Notre étude portera sur l'analyse de deux classiques, "Les liaisons dangereuses" de Choderlos de Laclos et "les souffrances du jeune Werther" de Goethe.

Repères : thème de la correspondance : l'étude
 

Lettres

Rien n'est plus agréable que de recevoir des lettres d'un être cher qui prend sa plume pour nous témoigner de son amitié. Ce geste précieux nécessite à la fois du temps et du talent, car l'écriture n'a rien de spontané : elle exige une bonne dose d'inspiration pour mettre joliment en mots ce que nous dictent nos pensées parfois confuses. On comprend alors les réticences qui nous lient lorsqu'il s'agit d'écrire...

Cependant ces prétendues contraintes semblent bien vaines au regard de l'avantage manifeste de la lettre sur la parole. La correspondance, seule, demeure :

« Partir, c'est mourir un peu. Écrire, c'est vivre davantage. »

(Comte-Sponville)

Roman épistolaire

Les auteurs du XVIIIe siècle l'avaient fort bien compris en utilisant cette habitude quotidienne pour l'intégrer dans le champ de la littérature : c'est ainsi que naquit le roman épistolaire*.

Loin d'être une lecture rébarbative, les lettres formant la structure de l'œuvre nous font pénétrer dans l'univers clos de la vie intime de leurs auteurs : leurs joies, leurs amours, leurs colères, leurs ruses. Rien n'échappe à la sagacité du lecteur de ces correspondances privées qui est amené sans difficulté à mettre les évènements en perspective... Deux œuvres marquantes vous sont proposées dans le cadre de la présente étude : 

  • Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, ouvrage publié en 1782, 
  • Les Souffrances du jeune Werther, roman de Goethe, publié en 1774.

On assiste ainsi à la disparition pure et simple du narrateur au profit du récit savamment orchestré par la disposition simple ou croisée de lettres donnant à l'intrigue tout son sel.

 1. Les liaisons dangereuses ou le piège de l'écriture...

L'intrigue s'ouvre sur l'annonce imminente du mariage de Cécile de Volanges qui est déjà éprise de son jeune professeur de musique, le chevalier Danceny. Or, la jeune demoiselle est promise au comte de Gercourt, homme d'expérience, qui vient de rompre brutalement avec sa maîtresse, la Marquise de Merteuil. Ivre de jalousie, cette dernière va mettre en œuvre une machination destinée à se venger de l'affront subi, en obtenant le déshonneur complet de la future épouse.

Elle requiert, à cet effet, l'aide d'un de ses anciens amants, le vicomte de Valmont, libertin patenté. Mais trop occupé à séduire l'inaccessible et vertueuse Présidente de Tourvel, celui-ci n'entend pas dans un premier temps déférer à cette demande avant de se raviser.

Deux intrigues vont ainsi être menées de front avec en pivot le vicomte de Valmont, chargé d'effectuer les deux conquêtes sous l'œil expert de la marquise de Merteuil.

Quel est donc le personnage principal de ce roman ?

Madame de Merteuil, le vicomte de Valmont ?

On serait tenté de répondre négativement...

La lettre est en effet le personnage central du roman : si la correspondance permet certes d'échanger des opinions et des sentiments, elle joue dans le cas particulier un rôle insoupçonné...

Madame de Merteuil dans une lettre importante nous met sur la voie :

« (...) Aussitôt que vous aurez eu votre belle Dévote, que vous pourrez m'en fournir une preuve, venez, et je suis à vous. Mais vous n'ignorez pas que dans les affaires importantes, on ne reçoit de preuves que par écrit. Par cet arrangement, d'une part, je deviendrai une récompense au lieu d'être une consolation ; et cette idée me plaît davantage (…) Sérieusement, je suis curieuse de savoir ce que peut écrire une Prude après un tel moment, et quel voile elle met sur ses discours, après n'en avoir plus laissé sur sa personne. C'est à vous de voir si je me mets à un prix trop haut; mais je vous préviens qu'il n'y a rien à rabattre.(...)» (Lettre XX de la marquise de Merteuil au vicomte de Valmont)

La lettre prend la forme d'une preuve parfaite qu'on obtient de la personne séduite et qu'on présente triomphalement en vue d'obtenir un avantage décisif. Entre Valmont et Madame de Merteuil va s'installer dès lors une âpre compétition dans le domaine du vice : chacun est persuadé d'être passé maître dans l'art de la séduction et de la dissimulation. Mais la marquise de Merteuil revendique la parfaite maîtrise de ses émotions et de ses sentiments, en ce qu'elle la conduit à accepter les hommages d'hommes qui ne lui plaisent pas tandis qu'elle se livre dans le secret à des amants choisis par ses soins : elle reconnaît dans cette situation que la précaution élémentaire consiste évidemment à « ne jamais écrire... » ( fameuse lettre LXXXI de la marquise de Merteuil à Valmont)

Cependant même les règles de prudence les plus strictes ne protègent pas de tout danger...

Un péril existe inévitablement lorsqu'on tient une correspondance nourrie : par nature les lettres sont en effet appelées à être expédiées, à être  lues puis éventuellement à être copiées pour mieux passer de main en main et devenir...publiques.

Ce roman s'achève sur un rebondissement moral qui conduira un des personnages du livre à adopter la voie de la sagesse, en refusant de montrer les lettres en tant que preuves afin de "laisser dans l'oubli les tristes évènements". (lettre CLXXII de Madame de Rosemonde à Madame de Volange).

Il n'existe cependant pas que des inconvénients à tenir une correspondance suivie : un genre littéraire peut faire naître un mythe et une mode ...

 

2. Les souffrances du jeune Werther ou l'épanchement d'un amoureux déçu

Le roman débute par une brève introduction faîte par un inconnu destinée à louer le mérite du personnage principal de l'histoire atteint d'un mal mystérieux. On s'interroge : une maladie ? un comportement injustifiable ?

Jeune homme allemand à la sensibilité à fleur de peau, Werther a été contraint de quitter sa  famille à la suite du scandale occasionné par la passion qu'il a fait naître dans le cœur d'une jeune fille.

Loin d'être un déchirement, l'éloignement est au contraire synonyme de soulagement :

"Que je suis aise d'être parti ! Ah! mon ami, qu'est-ce que le cœur de l'homme ? Te quitter, toi que j'aime, toi dont j'étais inséparable ; te quitter et être content ! Mais je sais que tu me le pardonnes. Mes autres liaisons ne semblaient-elles pas tout exprès choisies du sort pour tourmenter un cœur comme le mien ? La pauvre Léonore ! Et pourtant j'étais innocent. Était-ce ma faute à moi si, pendant que je ne songeais qu'à m'amuser des attraits capricieux de sa sœur, une funeste passion s'allumait dans son sein ? " (lettre du 4 mai 1771)

Cette situation lui permet d'entamer de surcroît une correspondance intense avec son ami Wilhelm dont on ignore les réponses.

Le héros principal et unique, c'est Werther !

Les lettres présentées n'ont pour objet que de servir ce personnage au destin tragique. C'est ainsi que le jeune homme va faire une  rencontre décisive avec une jeune fille, Charlotte dont il va s'éprendre éperdument au cours d'un bal. L'évènement est si marquant qu'il finira par le révéler à son confident :

« Pourquoi je ne t'écris pas ? Tu peux me demander cela, toi qui es si savant. Tu devrais deviner que je me trouve bien, et même...Bref, j'ai fait une connaissance qui touche de plus près à mon cœur. J'ai... je n'en sais rien. (...) Un ange !... Fi ! chacun en dit autant de la sienne, n'est-ce pas ? Et pourtant je ne suis pas en état de t'expliquer combien elle est parfaite, pourquoi elle est parfaite. Il suffit, elle a asservi tout mon être. (...)» (lettre du 16 juin)

Malheureusement, Charlotte est promise à un autre homme qu'elle épousera au grand désespoir de Werther. Ce dernier se trouvera alors dans un état pitoyable, brûlant d'amour, cherchant vainement à s'en soustraire par la fuite.

Soudain, la correspondance s'arrête brutalement le 6 décembre par une interrogation poignante. 

Le roman est-il pour autant achevé ? Non, car, chose rare, l'éditeur prendra alors la plume, se révélant le plus fervent défenseur de Werther ainsi qu'il nous l'avait déjà suggéré dans les lignes introductives du livre.

Il restituera ainsi les derniers instants pathétiques du jeune homme en insérant ses dernières lettres écrites et laissées ça et là avant le moment fatal... Le mythe de l'amoureux éperdu est ainsi né de ce roman épistolaire.

 

*épistolaire : qui concerne l'échange de lettres

Repère à suivre: La synthèse 

 

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La mansardienne 26/10/2009 16:37


Le roman épistolaire est sans doute mon genre préféré.  Dans ton article sur le jeune Werther tu fais allusion à l'arrêt brutal de la correspondance le 6 décembre. J'ai connu l'arrêt brutal
d'un échange épistolaire il y a peu. J'en ai éprouvé une peine abyssale...


LITTERATUS 26/10/2009 21:48


Je comprends ta peine. C'est bien triste en effet. Correspondre, c'est vivre ! Mais, il y a d'autres personnes qui aimeront recevoir tes lettres ;   moi, j'apprécie toujours tes
commentaires constructifs et tes chroniques sur la mansarde !


lizagrece 26/10/2009 13:05


Je me demande si on pourrait écrire un roman au XXIe siècle avec cette construction là .. On écrit quotidiennement mais brièvement et sur clavier.
Ps : OB m'a rendu le privilège d'utiliser le genre  épistolaire en me permettant de nouveau l'accès aux commentaires ...


LITTERATUS 26/10/2009 21:45


Je pense que ce n'est pas totalement désuet. Il offre des perspectives qui peuvent encore intéresser des écrivains. Et si tu te lançais  dans le roman épistolaire ???


Béatr 24/10/2009 19:05


La lettre, la preuve parfaite autant que l'aveu plus difficile à obtenir...


LITTERATUS 26/10/2009 21:42


La lettre, c'est aussi le comble du narcissisme. Imaginer que l'on puisse se faire rattraper par ses écrits, c'est proprement stupéfiant !


Val 24/10/2009 15:57


J'ai toujours eu du mal avec les romans épistolaires... mais vu comme ça, cela me donner envie de m'y replonger.


LITTERATUS 26/10/2009 21:40


C'est vraiment au lecteur de mettre les éléments en perspective : il a le droit de mettre son oeil par le trou de la serrure.