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Gazette littéraire

Maître Rivarol (chapitre 6)

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Résumé des chapitres précédents ( Feuilleton : Maître Rivarol) : Maître Rivarol, avocat à Versailles, est un travailleur infatigable qui mène une vie conjugale sans passion avec sa femme, Françoise. Cette dernière, de son côté, a fini par s'habituer à la lourde solitude qui l'étreint dans un foyer sans enfant. Le domicile se situe dans le prolongement du cabinet imbriquant étroitement la vie professionnelle avec la vie familiale. Après avoir fait la connaissance du secrétariat, les collaborateurs et les délices de la vie de bureau, découvrons désormais les projets de Maître Rivarol...

****

 

Depuis la fin de l'après-midi,  Delphine et Paul-Marie Rivarol se trouvaient enfermés dans le bureau de ce dernier pour travailler un dossier d'une brûlante actualité judiciaire. Ils semblaient seuls dans ce cabinet silencieux et obscurci par la nuit. Puis vers vingt et une heures, Delphine prit congé et disparut son manteau sur le dos. Madame Rivarol, qui attendait que le rendez-vous de son mari s'achève, surveillait avec une certaine impatience les mouvements dans le couloir. Dans l'embrasure de sa porte, elle pesta contre la collaboratrice de son mari qui n'avait pas conscience des réalités d'une vie familiale. Le dîner attend depuis plus d'une heure ! pensa-t-elle.  Elle n'était pas regardante sur les horaires de son mari, mais sa patience avait néanmoins des limites surtout lorsqu'il s'agissait du temps qu'il passait avec Delphine. Avec elle, il pourrait travailler tout le long de la nuit ! songea-t-elle. Elle ne pouvait réfréner une certaine jalousie à voir son époux œuvrer avec celle qu'il considérait comme sa fille. De fait, il accordait plus de temps à sa collaboratrice qu'à sa femme. Une étrangère ! se plaignait-elle amèrement. Ces considérations rongeaient durablement le cœur de Françoise qui souffrait en outre de la comparaison intellectuelle que son mari ne pouvait s'empêcher d'effectuer maladroitement entre les deux femmes. Françoise n'avait aucune prétention de cette nature, étant sortie de l'école encore adolescente. Certes, elle avait assimilé quelques rudiments de la dactylographie qui avait été très utile à son mari lors de ses débuts, lorsqu'elle tapait des courriers, sous sa dictée, sur la table de la cuisine. Elle avait appris sur le tas suffisamment d'éléments pour tenir la comptabilité du cabinet jusqu'au moment  des déclarations fiscales qui dépassaient malheureusement le champ de ses compétences. Loin d'être dépourvue de tout jugement, Françoise avait finement compris que ce statut lui permettait de superviser l'organisation du cabinet et de pénétrer plus souvent, avec un motif valable, dans le bureau de son mari. Elle avait au moins cela. Ce soir, elle avait décidément une raison légitime de le morigéner sérieusement.

- Paul, tu exagères dit-elle de sa voix éraillée, tu as vu l'heure ? 21 heures ! Et mon dîner qui mijote pendant que Monsieur travaille....De quoi tu parlais avec Delphine jusqu'à cette heure. Elle ne sait pas que tu as une femme et qu'il y a un temps pour tout....

- Ne t'énerve pas, ma douce ! lui répondit-il. Je suis désolé de ce retard mais il fallait que nous mettions au point la plaidoirie de demain dans le dossier Gantier. Bon, je ne te cache pas que nous avons aussi parlé de son avenir professionnel ; depuis le temps qu'elle travaille pour le cabinet, il serait bon pour tous de la faire évoluer dans la structure. Je voudrais t'en parler justement !

- Je note que tu lui en as parlé en premier ! glapit-elle. Je suis ta femme jusqu'à nouvel ordre et je suis traitée comme une moins que rien, à peine consultée pour les décisions importantes. Juste bonne pour tenir ta comptabilité et te faire à manger !

- Mais ne dis pas ça, ma douce ! lui rétorqua Rivarol. Tu sais bien que je te consulte sur tout et que la prospérité du cabinet, je te la dois ! Allons, ma colombe, ne te fâche pas comme cela !

 Il se leva et alla vers sa femme la main tendue, plein de tendresse. Insensible à cette marque d'affection, cette dernière demeurait debout sur le seuil du bureau aux portes largement ouvertes. Tentant de l'amadouer, Paul-Marie Rivarol expliqua à sa femme que cette association lui paraissait enfin opportune pour lui-même et pour le cabinet. Il estimait que Delphine présentait, à ses yeux, toutes les conditions requises pour devenir son associée et qu'il avait aussi l'âge de céder partiellement et en douceur les rênes de son entreprise. Il sentait qu'il n'avait plus vingt ans. En clignant de l'œil d'un air entendu, il conclut que cela lui dégagerait enfin plus de temps pour rester avec elle, pour partir en vacances ou pour faire des voyages. Mais impassible, Françoise ne se dérida pas un instant. Le dernier argument allégué par un homme qui n'aime pas la villégiature lui parut un peu facile à son goût. Cela ne la fit pas fléchir un instant. Elle semblait fâchée d'être mise devant le fait accompli. Avec une force incroyable, elle déclara solennellement à son mari sur le seuil de la porte où elle entendait rester :

- Moi vivante, je te préviens que tu ne cèderas pas une partie de ce cabinet à cette fille. Elle est charmante, certes, mais elle te fera faire tout ce qu'elle veut. Tu ne sais pas lui résister. Devenue associée, elle me fera tourner en bourrique et ça, il n'en est pas question ! Je tiens les cordons de la bourse, ce n'est pas pour les partager avec une jeunette qui se prend pour ta fille.

- Ne sois pas si dure envers elle ! lui répondit son mari. Je t'assure qu'on ne lui cèdera qu'une petite partie pour commencer et tu continueras à gérer toute la partie comptable.

- Il n'en est pas question, je mets mon véto ! lui rétorqua-t-elle. Tu ne sais même pas contrôler tes collaborateurs, alors ta future associée, excuse-moi, cher ami, tu ne peux pas être sérieux ! Regarde, Bruno, par exemple. Je suis sûre que tu n'as même pas remarqué les nombreux dossiers personnels qu'il traite en priorité, au détriment de ceux du cabinet. Tu ne vois rien, tu ne réagis pas. Ce charmant jeune homme te roule dans la farine depuis un certain temps et tu le laisses faire. Il doit d'abord travailler les dossiers que tu lui donnes avant d'aller chercher ses nouveaux clients. Là, c'est l'inverse ! Il s'enrichit sur ton dos !

- Bruno travaille ses dossiers comme il en a le droit puisqu'il n'est pas mon salarié et je dois lui offrir la possibilité de monter sa clientèle, répliqua sentencieusement Maître Rivarol qui sentait que la dispute prenait un tour sérieux ; tu dramatises tout, tu vois le mal partout. C'est un chic type ! conclut son mari.

- Tiens, viens voir ton chic type ! dit Madame Rivarol, le prenant au mot. Viens voir les dossiers qu'il ouvre jour après jour. Paul, je dois t'avouer que je les compte depuis un petit bout de temps ! Il commence à avoir plus de dossiers personnels que de raison, lui rétorqua-t-elle.

Puis joignant le geste à la parole, elle l'invita à venir dans le bureau des collaborateurs. Excédé, son mari n'en avait guère envie. Elle insista alors et, pour lui complaire, il la suivit. Ouvrant la porte, Madame Rivarol cessa net ses jérémiades. Son mari s'en étonna lui qui n'arrivait que rarement à la faire taire.

 Dans le bureau obscurci par la nuit, une auréole luisait en provenance d'une lampe de bureau diffusant une lumière tamisée. L'air faussement dégagé, Bruno se trouvait assis à son bureau essayant de se concentrer sur un dossier. Pris à son insu dans le piège de la conversation des époux Rivarol, il avait essayé de ne pas écouter les propos échangés. Malgré lui, il avait tout entendu, le projet d'association avec Delphine et la critique formulée à son encontre. Il s'était alors terré dans son coin. Comme il aurait aimé trouver une issue pour déguerpir. Mais il n'y en avait aucune. Avec un esprit d'à propos, il trouva pourtant quelque chose à dire pour sortir de l'embarras partagé par les époux Rivarol.

- Maître Rivarol,  j'en ai encore pour quelques minutes. J'avais un de vos dossiers à conclure, dit Bruno.

- Vous savez comme j'aime le souci que vous avez pour le cabinet, lui rétorqua Rivarol d'un ton mi figue, mi raisin. Justement, ma femme me disait tout à l'heure que vous développiez bien votre clientèle. J'en suis fort heureux pour vous, j'ai toujours pensé que vous étiez un homme courageux et entreprenant. Vous pouvez me montrer vos dossiers ? lui demanda-t-il avec un ton doucereux.

Bruno lui montra du doigt son étagère sur laquelle se trouvaient ses propres dossiers à la chemise cartonnée bleue. On pouvait en compter plusieurs dizaines. Rivarol hocha la tête d'un air de satisfaction puisque ce nombre ne lui parut pas alarmant. Il regarda alors sa femme d'un air entendu. Mais Françoise qui lisait dans les pensées de son époux, attaqua bille en tête le collaborateur d'un ton outrageusement accusatoire :

- Dîtes-donc, les dossiers qui sont dans le placard, vous ne les montrez pas à mon mari ? Vous essayez de les lui cacher ? Mais avec moi, cela ne prend pas, jeune ami. Allez, montrez-lui les dossiers qui débordent dans le rangement derrière vous. Elle fonça sur le rayonnage et ouvrit la porte.

C'est ainsi que Maître Rivarol ne put qu'ouvrir la bouche de stupéfaction, sans émettre le moindre son, devant le spectacle saisissant d'une montagne de côtes bleues, bien ordonnées sur plusieurs niveaux. Il en décompta rapidement plus d'une centaine cachée dans le rayonnage qui abritait autrefois exclusivement les dossiers du cabinet. Dire qu'il n'avait rien vu ! Cette fois-ci, Françoise constata que la démonstration avait été payante et qu'elle avait achevé de convaincre son époux. Cessant de s'abîmer dans la contemplation d'une vision qui lui faisait mal, ce dernier se retourna brusquement vers Bruno qui devint rouge cramoisi. D'une voix rugissante, Rivarol le somma de lui remettre au plus tôt sa démission. N'aimant pas les gens en préavis, il lui intima l'ordre de déménager le plus rapidement. Le patron développa longuement un réquisitoire sur la perte de confiance qui excluait la poursuite de toute collaboration. Bruno tenta de lui répondre ; mais il ne lui en laissa pas le temps. S'échauffant, il en vint à parler de malhonnêteté et de trahison. L'air offensé, il sortit d'une manière brusque sans le saluer. Ravie, Françoise toisa ce jeune malappris qui mentait comme un arracheur de dents du XVIIème siècle, expression qu'elle avait retenue dans les mots fléchés qu'elle faisait en attendant son mari. Heureusement ce soir-là elle avait démontré de manière victorieuse qu'elle veillait à la bonne marche du cabinet ! L'heure du triomphe, en quelque sorte... (la suite)

 

           M.Aragnieux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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