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Gazette littéraire

Maître Rivarol (chapitre 3)

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Résumé des chapitres précédents (cf chapitres  1 et 2 du Feuilleton : Maître Rivarol) : Maître Rivarol, avocat à Versailles, est un travailleur infatigable qui mène une vie conjugale sans passion avec sa femme, Françoise. Cette dernière, de son côté, a fini par s'habituer à la lourde solitude qui l'assaille dans un foyer sans enfant. Le domicile se situe dans le prolongement du cabinet imbriquant étroitement la vie professionnelle avec la vie familiale. Après avoir fait la connaissance du secrétariat et les délices de la vie de bureau, découvrons désormais l'autre partie du personnel : les collaborateurs...


***

Ce n'est qu'entre neuf heures et dix heures que les collaborateurs du cabinet Rivarol arrivaient en ordre dispersé. Il n'est généralement pas rare de constater que les avocats les plus expérimentés se présentent les premiers au bureau, devançant les stagiaires, novices encore. Le sérieux dans le travail est proportionnel à la compétence. Les jeunes avocats  inexpérimentés jouissent, dans l'euphorie du moment, du statut conféré par le choix de leurs propres horaires : la liberté à portée de main. La seule proprement tangible... Curieusement, Maître Rivarol, qui travaillait dès potron-minet, ne voyait nullement d'un mauvais œil cette habitude de débuter la journée à une heure avancée de la matinée. Il l'admettait même tacitement.  Mais cette mansuétude tout apparente n'allait pas sans une certaine contrepartie. L'attention de Maître Rivarol se cristallisait en effet sur un point particulier qui le rendait intraitable. Il était sourcilleux sur le traitement réservé par son équipe aux clients du cabinet, considérés comme des princes à qui on devait tout. Certains institutionnels passaient même pour des souverains exigeants :  on devait alors satisfaire tous leurs caprices. Ainsi selon une règle non écrite, il était communément requis de chaque collaborateur qu'il reste tardivement pour répondre aux éventuelles sollicitations des clients. Parmi ces derniers, certains avaient en effet la fâcheuse habitude d'appeler en début de soirée pour prendre des nouvelles de leur dossier ou pour implorer un conseil oral, voire pour exiger une consultation écrite pour le lendemain. Le travail de nuit semblait alors inévitable. Nul collaborateur ne devait esquiver l'appel, ni la tâche sollicitée. Maître Rivarol y veillait quitte à faire servir par sa femme une petite soupe aux ouvriers de la nuit. Lui-même, ne pouvait plus comme autrefois, revenir travailler après le dîner. Sa santé ne le lui permettait plus...


Édouard de la Taille* avec ses sociétés immobilières et ses nombreuses relations faisait partie du gratin des clients que Paul-Marie Rivarol entretenait avec un soin jaloux. Les nombreux démêlés judiciaires de l'homme d'affaires avaient donné du fil à retorde à son conseil. Mais le flair de ce dernier, assaisonné d'une parfaite connaissance des ficelles du métier, avait permis à l'administrateur de biens d'échapper au pire. Au fil du temps, ils apprirent à se connaître et à s'apprécier, s'apercevant de surcroît qu'ils étaient originaires de la même province du sud-ouest de la France. Mais si, depuis quelques années, les affaires d'Édouard de la Taille vivotaient, ce dernier demeurait  un client privilégié. Rivarol avouait qu'il ne laissait jamais de côté les clients qui connaissaient des revers de fortune. Il aimait à se considérer comme un incorrigible sentimental. Or le sentimentalisme de Rivarol cédait rapidement le pas à une attitude plus pragmatique. Affichant une posture libérale, il déclarait à l'envi que les chefs d'entreprise possèdent en eux une force intérieure. L'avocat dispute au prêtre la connaissance du cœur insondable de l'homme. Rivarol professait que les entrepreneurs bénéficient de cette bonne fortune qui leur permettent toujours de se renflouer, tel un phénix de renaître de ses cendres. Les dossiers d'un client en déconfiture ne pouvaient  donc pas être dédaignés. On retenait seulement les factures que l'on émettait  pour son compte ; on les lui présenterait aux meilleurs jours. Cette leçon de vie avait souri au cabinet qui fleurissait depuis des années. Il était également constant que le succès de Maître Rivarol devait aussi au travail de ses collaborateurs qu'il éreintait, au fil des ans, dans une indifférence absolue.


Petite femme voûtée à l'air fatigué, la quarantaine dépassée, habillée sans soin, Patricia arriva la première. Ébauchant un sourire fugace adressé à la cantonade, elle partit s'enfermer dans le bureau spacieux qu'elle partageait néanmoins avec ses deux collègues. Elle revenait de la Cour d'appel de Versailles où elle espérait avoir clos un dossier qu'elle suivait personnellement depuis plus de sept ans. Elle osait enfin croire que le marathon judiciaire qu'elle avait mené allait cesser. Elle subissait des pressions de plus en plus difficiles à supporter de la part de la société Delarosière et de Maître Rivoral lui-même. Patricia se sentit enfin débarrassée d'un poids sur le cœur. Il lui restait certes d'autres dossiers mais moins sensibles. Elle se mit à dicter le compte-rendu de sa plaidoirie lorsque Bruno, le seul homme de ce gynécée, comme il se plaisait à le dire, fit son entrée avec jovialité. Âgé de vingt-neuf ans, ce jeune homme brun, aux origines méditerranéennes, ultra diplômé régnait en maître dans le cœur de toutes ces femmes depuis six années. Il aimait à plaire. Il réussissait même l'exploit de détendre à l'occasion Maître Rivarol qui ne pouvait s'empêcher de considérer ce jeune homme comme un être promis à un brillant avenir. Car loin d'être une créature papillonnante, il était doté d'une force de travail impressionnante. Il était celui qui avait réussi à se constituer sa propre clientèle parallèlement au traitement des dossiers du cabinet. Il demeurait capable de raconter des histoires désopilantes tout en travaillant en profondeur, avec une compétence absolue. Il savait en outre prendre Patricia qu'il déridait mieux que personne.

- Alors Patricia, lui dit Bruno, ce dossier Delarosière fini, te voilà en vacances ! Je vais en parler à Rivarol, tu vas voir qu'il te trouvera un autre dossier encore plus long ! Tu ne  t'endormiras pas sur tes lauriers, c'est moi qui te le dis !

- Arrête tes bêtises, j'ai bien le droit, moi aussi, de traiter des dossiers mineurs comme les tiens ! À toi, de faire tes preuves, après tout, c'est toi l'homme de la maison ! lui répondit Patricia qui goûtait ses plaisanteries.


Les taquineries se prolongèrent un instant encore avant qu'un silence ne se fasse jour subitement. Chacun s'abîma dans le traitement de ses affaires en cours. Dix heures venaient de passer, lorsqu'il virent arriver en trombe Adrienne, hors d'elle, comme à son habitude. Jeune femme blonde de vingt-cinq ans, très maquillée, arborant un ensemble veste pantalon anthracite bien ajusté, elle posa ses affaires sur son bureau et débita un flot de paroles expliquant le motif de son retard. Cela n'intéressait plus personne dans la mesure où son absence de ponctualité était devenue légendaire. Quoique toute jeune avocate, elle affichait une insolence à l'égard des vieux routiers de la profession. Elle pérorait sur le monde judiciaire comme une doyenne. Ses deux collègues se moquaient gentiment de ses vues qu'ils trouvaient le plus souvent déplacées. Sa vitalité apportait néanmoins une fraîcheur à cette communauté de vie. Ces trois êtres différents avaient adopté un modus vivendi qui leur permettait de travailler de concert dans le même bureau. La gêne cependant était perceptible. Pour la limiter, ils s'arrangeaient pour utiliser leur dictaphone à tour de rôle,  parlaient à voix basse, n'abusaient guère du téléphone. Parfois, ils acceptaient volontiers d'émigrer dans la bibliothèque lorsque l'un  d'eux recevait un client pour permettre à l'entretien de  se dérouler dans la confidentialité absolue. Une saine ambiance. Cette atmosphère studieuse plaisait particulièrement à une personne.


Madame Rivarol aimait en effet se donner de l'importance auprès de sa famille et de ses autres relations. Elle acceptait souvent devant la curiosité de ses amies, lorsqu'elle ne la suscitait pas, de faire les honneurs de son appartement jouxtant le cabinet de son mari. La tentation devenait irrépressible de franchir les locaux professionnels. C'est ainsi que le sens de la visite les conduisait invariablement, après la station prolongée dans les bureaux du secrétariat, vers la pièce occupée par les collaborateurs. Avec un vrai déplaisir, ces derniers se voyaient ainsi toisés tels des singes du zoo. Qu'ils sont bien installés ! Quelle chance pour eux de travailler avec ton mari ! Avoir du travail, c'est un grand bien de nos jours ! Ces commentaires adressés à la seule maîtresse des lieux s'achevaient par une incomparable pensée du jour, lancée à la cantonade par Madame Rivarol, soupirant d'aise : c'est vrai qu'ils en ont de la chance ! Dès le départ de ces charmants visiteurs, Bruno ne manquait pas de pousser immuablement des cris de babouins joignant -de rage- le geste à la parole, rompant pour un temps la quiétude des lieux. Il détestait faire partie du décorum.

                 

                                                     M.Aragnieux (la suite)


* (Re)découvrez le feuilleton précédent la Taille link

 

 

 

 

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lizagrèce 30/04/2010 23:09



Décidément elle ne m'est pas sympathique cette Madame Rivarol



LITTERATUS 01/05/2010 11:46



C'est étonnant !



flora 29/04/2010 16:38



L'ambiance d'un cabinet d'avocat que le narrateur semble bien connaître  -  et que je connais aussi un peu...



LITTERATUS 29/04/2010 20:20



Le cabinet Rivarol a d'autres antennes par ailleurs...



Cat 29/04/2010 13:28



Ce feuilleton m'interesse d'autant plus que ma fille fait tout pour devenir avocate. Je l'y encourage mais je doute parfois. Elle a un don pour la réthorique (difficile de lui opposer des
arguments), est très organisée et a une mémoire d'éléphant; mais son point faible c'est une hyper sensibilité...


Mais pour en revenir à ton texte, je suis toujours impressionnée par ton style et tu as l'air de maîtriser le sujet!


Et j'ai cru déceler une allusion à la famille de ton autre feuilleton, non? 



LITTERATUS 29/04/2010 20:12



Je ne suis pas sûre que le Cabinet Rivarol soit unique en son genre... Pour répondre à ta deuxième question, je ne suis en effet pas partie de rien....