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Samedi 27 février 2010 6 27 /02 /Fév /2010 07:42

 

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Chapitre 1

 

Il était près de neuf heures du soir, un vendredi du mois de novembre 2006 lorsque Madame Rivarol vint chercher son mari pour dîner. D'une forte carrure et d'une taille impressionnante, Paul-Marie Rivarol, dans la cinquantaine avancée, aux cheveux blancs ondulés présentait un visage rond d'une jovialité apparente. Ses larges mains imposaient le respect et sa voix profonde de ténor avait le don de forcer l'admiration. L'homme était un éminent avocat reconnu par ses pairs. Son cabinet florissant jouissait d'un prestige certain dans le monde judiciaire versaillais. C'était une habitude pour cet homme de loi de se voir extrait de son travail par sa petite femme au teint mat, à la chevelure brune permanentée légèrement dégarnie, aux mains potelées manucurées et à la silhouette distendue par le temps. Habillée strictement en toute saison d'un tailleur toujours griffé et coquette, elle aimait à être juchée sur des talons hauts. On percevait déjà le bruit de ses pas avant qu'elle n'ouvrît la porte en protestant :

- Paul, c'est l'heure du dîner. Vas-tu laisser tes dossiers un jour ? C'est comme ça tous les soirs !

Françoise Rivarol vit son mari attablé à son bureau comme à son habitude devant un énorme chariot de dossiers préparés par sa secrétaire : il s'agissait de son ouvrage de la fin de semaine comme il aimait à le dire. Le chariot qui aurait mieux convenu dans un atelier d'usine avait été la solution la plus commode pour transporter ces lourdes pochettes cartonnées remplies de papiers divers. Refusant le progrès apporté par l'informatisation, Maître Rivarol utilisait son dictaphone pour traiter ses affaires, solution la plus simple pour cet homme d'un ancien temps, tout en  requérant parallèlement les services d'une sténographe. Les vieilles machines à écrire marchaient encore et les secrétaires employaient des feuilles de carbone comme autrefois. Le départ d'une de ses anciennes salariées le mettait dans l'embarras de trouver du personnel capable de manier ces vénérables antiquités. Mais ce n'était pas la préoccupation du moment pour cet homme fatigué par cette semaine de dur labeur, passée en rendez-vous, en audience, en expertise, en voiture partout dans la région.

 

À la vue de sa femme, Paul-Marie Rivarol sourit et se laissa distraire de son activité, alléché par la perspective d'un fin repas. Il la suivit jetant un coup d'œil résolu sur l'immensité de la tâche à venir. Ce sera pour demain pensa-t-il... Son pas s'enfonçait dans l'épaisseur moelleuse d'une moquette beige. Il éteignit l'interrupteur de son bureau fermant précautionneusement la porte comme un archéologue obturant l'entrée d'un trésor qu'il protège des brigands. Il se trouva dans l'immense couloir couvert de boiseries fines au lavis vert pâle. Une entrée magnifique fait toujours un effet certain sur le quidam qui sollicite de l'aide. Il est constant qu'un conseil dispensé dans un cadre majestueux semble toujours plus pertinent que le même avis donné dans un endroit mal famé. L'adresse professionnelle et le charme des locaux forment un composant indispensable du métier. La maxime avait été appliquée scrupuleusement en ces lieux. Cependant, Madame Rivarol n'avait pas eu beaucoup de chemin à parcourir pour venir chercher son époux, n'ayant qu'à ouvrir la porte de communication séparant son domicile du cabinet d'avocats. Une frontière infranchissable pour le mari aimant tant la besogne bien faite qu'il attendait d'être appelé pour revenir dans le domaine privé.

 

Il pénétra dans un intérieur cosy aux lourdes tentures beiges au mobilier d'époque classique. Arrivant dans le salon, un visiteur non averti serait frappé par la profusion de meubles, guéridons, bibelots et cadres en argent  trônant ça et là. Les murs se voyaient également recouverts de portraits et autres natures mortes éclairés par des lampes placées avantageusement. Des tapis précieux posés sur la moquette finissaient par donner une impression de suffocation du fait de la présence d'une rotonde certes agréable aux larges baies mais fâcheusement occupée par la table de salle à manger. Paul-Marie baissa le son de la télévision qui résonnait de manière assourdissante. Une émission de télé-réalité chère au cœur de Madame Rivarol dont son mari aimait à se moquer... L'homme avait pour l'heure une faim énorme ; il était dans un état où son appétit paraissait féroce. Il s'installa à table où le couvert était déjà dressé. Déroulant sa serviette pliée adroitement dans un rond argenté, il finit par s'impatienter devant l'absence de plats servis. C'était bien la peine de le sortir de son antre ! Il cria à la maîtresse de maison qu'il était prêt à dîner, puis finit par se faire encore plus pressant.

- Ça vient ? hurla-t-il ; il avait toujours cette facilité qu'ont les hommes à devenir odieux le ventre vide.

Madame Rivarol arriva enfin avec son plat de pommes de terre rissolées à la poêle agrémentées d'une pointe d'ail et de ciboulette.

- Ce n'est pas la peine de crier comme cela, je ne suis pas une de tes secrétaires ! Je ne suis pas à ta disposition, Paul, lui répondit Françoise Rivarol d'une voix sévère.

- Je croyais que tu ne m'entendais pas, répliqua tout penaud son mari. Veux-tu que je te serve, ma douce ?

Et il servit sa femme qui commença alors à lui raconter sa journée, ses courses, les rencontres qu'elle avait faites avec mille détails. Ce long monologue ne le gênait nullement, tout occupé à mastiquer ses pommes de terre  accompagnées d'oignons frais ainsi qu'il les aimait tant. Il se servait allègrement de vin rouge, véritable plaisir de la table. Il n'avait jamais su se contraindre en matière de nourriture. Son médecin l'avait déjà averti de se modérer à la lecture de mauvaises analyses sanguines. Son cœur était enrobé de mauvaise graisse. Qu'importe !  Il dévorait toujours comme un gourmand qui aurait oublié de se sustenter depuis des lustres. Il débita des énormes tranches de saucisson qu'il avala en une bouchée.

 

Le flot des paroles de Madame Rivarol se poursuivait sans discontinuité. Cette dernière ne trouvait pas de motif propre à s'interrompre, ne s'étonnant nullement du silence intéressé de son mari. Paul-Marie l'écoutait et c'était pour elle un sujet de vrai plaisir. Pour une fois qu'il était en sa compagnie, cette dernière en était toute chose comme une jeune mariée un peu rougissante. Qui aurait supporté cette vie conjugale avec un éternel absent ? Ce dernier ne s'octroyait qu'un mois de vacances l'été, travaillant tard le soir et systématiquement tous les samedis et les dimanches. Elle s'était effacée devant l'immensité du labeur de son mari, non sans avoir vainement essayé d'en découdre avec lui. Cependant l'homme était consciencieux, trop de son point de vue. Elle portait un regard lucide sur lui dans lequel on pouvait lire que son travail l'avait  prématurément vieilli. Mais elle l'aimait au point de consentir à mener sa vie … en solitaire. Ce ménage n'avait pas accueilli d'enfants. Françoise en conçut beaucoup de dépit durant la période où elle était en âge de procréer. Les traitements, les tentatives infructueuses, cela l'avait bouleversée physiquement et moralement. Comment concevoir que la nature soit si ingrate avec vous ?  Elle avait enduré toutes les peines, seule, son mari ne souhaitant pas les vivre avec plus d'empathie qu'il le pouvait. Ce n'était qu'un homme et encore un homme attaché à ses dossiers. À croire que ces dossiers représentaient les enfants qu'il n'avait pas eus… Pour plaisanter, Françoise Rivarol lui disait qu'il les nourrissait en les engraissant de papier et qu'il les promenait de pièce en pièce. Il lui répondait avec ce même humour qu'il aimait ce genre d'enfants : au moins, ils ne sont pas bruyants ! Madame Rivarol arrivait à en sourire, s'étant consolée par la force des choses, l'âge venant, en reportant son affection débordante sur ses deux neveux dont les photographies trônaient  à tous les âges dans le salon. Ces enfants devenus des  jeunes gens illuminaient positivement sa vie, elle les couvait de son amour démesuré, toujours prête à leur offrir des présents mirobolants qu'ils acceptaient le plus naturellement du monde. Il reste que c'était ses neveux, non ceux de son mari qui les souffrait difficilement. Les jeunes d'aujourd'hui !

La soirée se poursuivit devant le téléviseur réglé sur l'émission préférée de Madame Rivarol. Elle en souriait de contentement tandis que Paul-Marie, affalé dans le canapé coquille d'œuf, en ronflait d'aise, les lunettes posées sur le bout du nez. La fin de semaine s'annonçait studieuse ; il prenait un peu de repos d'avance. Le fauve s'était endormi.

M.Aragnieux (la suite)

 

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Par LITTERATUS - Ecrire un commentaire - Publié dans : Feuilleton : Maître Rivarol
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