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Gazette littéraire

Les tropes (1) : la métaphore célèbre de Joseph Prudhomme (Henry Monnier)

 


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Repères : Thème du langage

                  - les quatre grandes catégories de figures de style.



Débutons, si vous le voulez bien, par les figures de renversement de sens, autrement appelées, les tropes.

 

Trois grandes catégories seront proposées successivement : la métaphore, la métonymie et la périphrase.

 

La Gazette vous propose de redécouvrir aujourd'hui la première.


Qu'est-ce qu'une métaphore concrètement ? C'est une figure qui transpose le sens d'un mot ordinaire vers un autre avec lequel il a une analogie.

 

Prenons l'exemple d'un puits de science : les connaissances d'une personne cultivée sont aussi vastes que la profondeur d'un puits.


Comme la littérature raffole de ce type de figure, il semble particulièrement difficile d'en choisir une particulièrement.

 

Et pourtant, la Gazette vous donne rendez-vous avec un étrange personnage, Joseph Prudhomme*, archétype du bourgeois sot et imbu de lui-même.

 

Dans l'extrait de la pièce de théâtre qui vous est proposé, Joseph Prudhomme cherche à faire un article de presse, mais il est sans inspiration véritable.

 

Il trouve alors une surprenante métaphore, totalement sotte, quoique irrésistible en vérité : "Le char de l’État navigue sur un volcan"... 

 

 

***

« C'est étonnant. J'avais hier des idées en masse. Je les disais à madame Prudhomme et quand il faut écrire... Je veux un commencement à effet.

DUCREUX.

Voilà déjà une idée.

PRUDHOMME.

Ah ! écrivez l'inspiration me vient.

DUCREUX.

Diable! il faut en profiter.

Prudhomme, dictant. « L'horizon se rembrunit.

DUCREUX.

Bien!

PRUDHOMME.

Oui, je crois que le début est assez neuf. Est-ce écrit?

DUCREUX.

Oui !

PRUDHOMME, dictant. « Le char de l’État... »

DUCREUX.

Très-bien!

PRUDHOMME.

« Navigue sur un volcan. »

DUCREUX.

Bravo! ça n'est pas commun ça : un char qui navigue.

PRUDHOMME.

Sur un volcan. (// se promène en répétant ce qu'il vient de dicter, comme pour trouver la suite). Le char de l'Etat... le char... le char... (A Ducreux.) Je ne vais pas trop vite?

DUCREUX.

Du tout! (Apart.) J'ai le temps d'écrire mon article incendiaire.

(…)

DUCREUX.

« L'horizon se rembrunit. »

PRUDHOMME.

Attendez... N'a-t-on pas déjà mis cela dans les journaux.

DUCREUX.

Mais oui, quelquefois.

PRUDHOMME.

Effacez-le. Après, qu'y a-t-il?

DUCREUX.

« Le char de l’État...

PRUDHOMME.

« Navigue sur un volcan. » (il se lève.) Ecrivez! (Dictant.) « Sans attaquer les hommes qu'on a choisis jusqu'à présent pour représenter la France. ..

DUCREUX, répétant en écrivant. Pour représenter la France.

PRUDHOMME.

Ah ! Effacez... effacez le char de l’État.

DUCREUX.

J'efface. — Mais, le volcan?

PRUDHOMME.

Effacez! (Dictant.) « Les hommes de bonne foi...

DUCREUX.

Ça fait deux fois les hommes.

PRUDHOMME.

Effacez-les plus haut...

DUCREUX.

J'efface.

PRUDHOMME.

« Comprendront qu'il peut être utile de choisir un homme. .•

DUCREUX.

Encore un homme!

PRUDHOMME.

Nous ôtons les autres.

DUCREUX.

D'autant plus que c'est là ce que vous voulez : ôter les autres, pour vous mettre à leur place.

PRUDHOMME.

Dans l'intérêt de mon pays, monsieur.

DUCREUX.

Toujours.

Prudhomme, dictant. « Un homme qui le premier a souscrit pour la recherche des sables aurifères de la butte Montmartre. »

DUCREUX.

Très-bien.

PRUDHOMME.

Non. Ce serait trop me désigner. Effacez.

DUCREUX.

J'efface.

PRUDHOMME.

Comment finirai-je?

Ducreux, à part. Comme tu voudras ; moi je conclus. (Il plie et met en poche son article qu'il a écrit dans les intervalles de la dictée.)

PRUDHOMME.

Ah! m'y voilà. (Dictant.) « Électeurs! Suivez nos conseils ou la France périt. » (Se récriant.) »oh! Une plume française ne peut écrire ce mot. — Effacez.

DUCREUX.

J'efface.

PRUDHOMME.

Maintenant, relisez.

DUCREUX.

Il n'y a plus rien.

PRUDHOMME.

Comment?

DUCREUX.

Vous m'avez fait tout effacer. (Il montre le papier où il n'y a plus que des ratures.)

PRUDHOMME.

C'est là mon article?

Ducreux, se levant. Il est un peu court. Mais je l'arrangerai.

PRUDHOMME.

Ce seront toujours mes idées, au moins?

DUCREUX.

Soyez tranquille. (Il froisse le papier et le met dans sa poche.) Vous direz au gérant de votre feuille que vous m'avez chargé de lui remettre votre article. J'entends madame Prudhomme, je me sauve.

PRUDHOMME.

Moi, dans mon cabinet. Je n'ai pas de temps à perdre. (// sort, emportant tous ses papiers qu'il tient à deux bras serrés contre sa poitrine.)


Grandeur et Misère de Monsieur Joseph Prudhomme, Henry Monnier, Acte III, scène III http://books.google.fr/books?pg=RA2-PA63&id=U584AQAAIAAJ#v=onepage&q&f=false

 

*Le personnage de Joseph Prudhomme a connu un grand succès au XIXème siècle : ses expressions les plus niaises firent son succès : morceaux choisis :

"C'est mon opinion et je la partage."

"Otez l'homme de la société, vous l'isolez."

"Ce sabre est le plus beau jour de ma vie ! Je saurai m'en servir pour défendre nos institutions et au besoin pour les combattre."

 

Tout et l'inverse de tout en somme...

 

 

Repères à suivre : Thème du langage

                                      - la métonymie

 

 

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