Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

Les gens de maison (Mirbeau)

Le thème du travail dans la littérature rend compte aussi du métier des gens de maison. Il n'existe pas de grand homme pour son valet comme l'affirme Célestine dans le Journal d'une femme de Chambre de Mirbeau.

thème, travail, gens, maison, domestique


 

Repères: thème du travail: les tourments et es joies du métier (5)

Une femme de chambre 

Reprenant le proverbe célèbre selon lequel "il n'y a pas de héros pour son valet de chambre", la Gazette vous propose de vous intéresser au sort des gens de maison.

Sujet dépassé me direz-vous ! Pour l'immense majorité de nos concitoyens, certes. Mais, ce sujet revêt néanmoins un certain intérêt historique et littéraire.

Octave Mirbeau

Découvrez un extrait d'un roman d'une sévérité absolue sur la condition de femme de chambre. Les travers des maîtres, la vision du personnel, tout est d'une noirceur absolue. Mais le style choisi par cet auteur d'autrefois rend la lecture d'aujourd'hui toujours aussi jubilatoire.

Noirceur

Parcourez donc le journal de Céleste qui vient d'entrer après des années d'exercice à Paris dans une famille en Normandie :

****

« Le soir, comme je mettais le couvert, Monsieur est entré dans la salle à manger... Il revenait de la chasse... C'est un homme très grand, avec une large carrure d'épaules, de fortes moustaches noires, et un teint mat... Ses manières sont un peu lourdes, un peu gauches, mais il paraît bon enfant... Évidemment, ce n'est pas un génie comme M. Jules Lemaître, que j'ai tant de fois servi, rue Christophe-Colomb, ni un élégant comme M. de Janzé.— ah, celui-là ! Pourtant, il est sympathique... Ses cheveux drus et frisés, son cou de taureau, ses mollets de lutteur, ses lèvres charnues, très rouges et souriantes, attestent la force et la bonne humeur... Je parie qu'il est porté sur la chose, lui... J'ai vu cela, tout de suite, à son nez mobile, flaireur, sensuel, à ses yeux extrêmement brillants, doux en même temps que rigolos... Jamais, je crois, je n'ai rencontré, chez un être humain, de tels sourcils, épais jusqu'à en être obscènes, et des mains si velues... Ce qu'il doit en avoir un dessus de malle, le gros père !... Comme la plupart des hommes peu intelligents et de muscles développés, il est d'une grande timidité.

Il m'a examinée d'un air tout drôle, d'un air où il y avait de la bienveillance, de la surprise, du contentement... quelque chose aussi de polisson sans effronterie, de déshabilleur, sans brutalité. Il est évident que Monsieur n'est pas habitué à des femmes de chambre comme moi, que je l'épate, que j'ai fait, sur lui, du premier coup, une grande impression... Il m'a dit, avec un peu d'embarras :

— Ah !... ah !... c'est vous, la nouvelle femme de chambre ?...

J'ai tendu mon buste en avant, j'ai baissé légèrement les yeux, puis, modeste et mutine, à la fois, de ma voix la plus douce, j'ai répondu simplement :

— Mais oui, Monsieur, c'est moi...

Alors, il a balbutié :

— Ainsi, vous êtes arrivée ?... C'est très bien... c'est très bien...

Il aurait voulu parler, encore... cherchait quelque chose à dire, mais, n'étant pas éloquent ni débrouillard, il ne trouvait rien... Je m'amusais vivement de sa gêne... Après un court silence :

— Comme ça, a-t-il fait, vous venez de Paris ?

— Oui, Monsieur...

— C'est très bien... c'est très bien.

Et s'enhardissant :

— Comment vous appelez-vous ?

— Célestine... Monsieur...

Par manière de contenance, il s'est frotté les mains, et il a repris :

Célestine !... Ah ! ah !... C'est très bien... Un nom pas commun... un joli nom, ma foi !... Pourvu que Madame ne vous oblige pas à le changer... elle a cette manie...

J'ai répondu, digne et soumise :

— Je suis à la disposition de Madame...

— Sans doute... sans doute... Mais c'est un joli nom...

J'ai manqué éclater de rire... Monsieur s'est mis à marcher dans la salle, puis, tout d'un coup, il s'est assis sur une chaise, il a allongé ses jambes et, mettant dans son regard comme une excuse, dans sa voix, comme une prière, il m'a demandé :

Eh bien, Célestine... car moi, je vous appellerai toujours Célestine... voulez-vous m'aider à retirer mes bottes ?... Ça ne vous ennuie pas, au moins ?

— Certainement, non, Monsieur...

— Parce que, voyez-vous... ces sacrées bottes... elles sont très difficiles... elles glissent mal...

Dans un mouvement que j'essayai de rendre harmonieux et souple, et même provocant, je me suis agenouillée en face de lui. Et pendant que je l'aidais à retirer ses bottes, qui étaient mouillées et couvertes de boue, j'ai parfaitement senti que son nez s'excitait aux parfums de ma nuque, que ses yeux suivaient, avec un intérêt grandissant, les contours de mon corsage et tout ce qui se révélait de moi, à travers la robe... Tout à coup, il murmure :

Sapristi ! Célestine... Vous sentez rudement bon... fumet de fauve, pénétrant et chaud... qui ne m'est pas désagréable.

Quand ses bottes eurent été retirées, et pour le laisser sur une bonne impression de moi, je lui ai demandé, à mon tour :

— Je vois que Monsieur est chasseur... Monsieur a fait une bonne chasse, aujourd'hui ?

— Je ne fais jamais de bonnes chasses, Célestine, a-t-il répliqué, en hochant la tête... C'est pour marcher... pour me promener... pour n'être pas ici, où je m'ennuie...

— Ah ! Monsieur s'ennuie ici ?...

Après une pause, il a rectifié galamment :

C'est-à-dire... je m'ennuyais... Car maintenant... enfin... voilà !...

Puis, avec un sourire bête et touchant :

— Célestine ?...

— Monsieur !

Voulez-vous me donner mes pantoufles ?... Je vous demande pardon...

Mais, Monsieur, c'est mon métier...

— Oui... enfin... Elles sont sous l'escalier... dans un petit cabinet noir... à gauche...

Je crois que j'en aurai tout ce que je voudrai de ce type-là... Il n'est pas malin, il se livre du premier coup... Ah ! on pourrait le mener loin... »

Octave Mirbeau, Journal d'une femme de chambre, chapitre 1, wikisource.

Repère à suivre: La vie de bureau (Maupassant) 

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

JEan-Yves 19/03/2010 09:25


Je me vois très bien en valet de chambre pour des Maîtres gentils et pleins de complicité.
Cela ne me déplaira pas de me vouer coprs et âmes à mon travail de serviteur.
On dit de moi que je suis un trsè bon assistant.
J'ai lu sur Wikipedia que Jeanne Moreau avait tourné dans una daptation cinématographique,
d'après ce qui est dit l'adaptation n'est pas fidèle au livre alors si j'ai l'occasion de tombé sur ce livre je l'achèterais.
Jean-Yves


LITTERATUS 19/03/2010 12:34


Malheureusement, je pense que c'téait un travail assez ingrat...Tu peux lire le livre sur Wikisource ...


lizagrèce 13/03/2010 23:01


En relisant ce texte de Mirbeau j'entends la voix toute particulière de Jeanne Moreau qui avait si bien interprété Célestine à l'écran


LITTERATUS 14/03/2010 11:45


une actrice au talent immense au service d'un texte prodigieux...


Val 13/03/2010 18:22


Cette Céleste, quelle personnalité !


LITTERATUS 13/03/2010 18:35


Elle n'a en effet pas ses yeux dans sa poche !


flora 13/03/2010 14:42


L'extrait donne envie de lire ce livre que je ne connais pas. Ce qui est frappant c'est le flair  (qui est le chasseur le plus doué?...) psychologique étonnamment aigu de la jeune femme!


LITTERATUS 13/03/2010 18:45


Céleste bien sûr ! Le maître en question est dépourvu autant de tact que d'argent (c'est sa femme qui détient la fortune du ménage) : il doit trouver un moyen d'assurer son statut de mâle...


Pascal 13/03/2010 11:33


Mon grand-père maternel était valet de chambre (et sa femme cuisinière) dans un château en Bourgogne. Il avait une admiration sans borne pour ses maîtres. Et cela, quand j'étais bien plus jeune,
n'était pas sans me laisser quelque peu songeur voire pantois... Mais je crois avoir plus ou moins compris en vieillissant. Tout compte fait - et globalement - la condition de
domestique était moins pénible que celle de paysan ou d'ouvrier. Et Célestine le prouve. a+ Lit


LITTERATUS 13/03/2010 18:41


Cette admiration fait totalement défaut à Céleste qui voit sans complaisance le monde de la haute bourgeoisie ou de la noblesse de la fin du XIXème siècle. Ce livre comporte férocité dans le ton
qui touche maîtres et domestiques...