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Samedi 13 mars 2010 6 13 /03 /Mars /2010 06:49

 

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Reprenant le proverbe célèbre selon lequel  «  il n'y a pas de héros pour son valet de chambre », la Gazette vous propose de vous intéresser au sort des gens de maison.

Sujet dépassé me direz-vous  ! Pour l'immense majorité de nos concitoyens, certes. Mais, ce sujet revêt néanmoins un certain intérêt historique et littéraire.

Découvrez un extrait d'un roman d'une sévérité absolue sur la condition de femme de chambre. Les travers des maîtres, la vision du personnel, tout est d'une noirceur absolue. Mais le style choisi par cet auteur d'autrefois rend la lecture d'aujourd'hui toujours aussi jubilatoire.

Parcourez donc le journal de Céleste qui vient d'entrer après des années d'exercice à Paris dans une famille en Normandie :

 

****

 

« Le soir, comme je mettais le couvert, Monsieur est entré dans la salle à manger... Il revenait de la chasse... C'est un homme très grand, avec une large carrure d'épaules, de fortes moustaches noires, et un teint mat... Ses manières sont un peu lourdes, un peu gauches, mais il paraît bon enfant... Évidemment, ce n'est pas un génie comme M. Jules Lemaître, que j'ai tant de fois servi, rue Christophe-Colomb, ni un élégant comme M. de Janzé.— ah, celui-là ! Pourtant, il est sympathique... Ses cheveux drus et frisés, son cou de taureau, ses mollets de lutteur, ses lèvres charnues, très rouges et souriantes, attestent la force et la bonne humeur... Je parie qu'il est porté sur la chose, lui... J'ai vu cela, tout de suite, à son nez mobile, flaireur, sensuel, à ses yeux extrêmement brillants, doux en même temps que rigolos... Jamais, je crois, je n'ai rencontré, chez un être humain, de tels sourcils, épais jusqu'à en être obscènes, et des mains si velues... Ce qu'il doit en avoir un dessus de malle, le gros père !... Comme la plupart des hommes peu intelligents et de muscles développés, il est d'une grande timidité.

Il m'a examinée d'un air tout drôle, d'un air où il y avait de la bienveillance, de la surprise, du contentement... quelque chose aussi de polisson sans effronterie, de déshabilleur, sans brutalité. Il est évident que Monsieur n'est pas habitué à des femmes de chambre comme moi, que je l'épate, que j'ai fait, sur lui, du premier coup, une grande impression... Il m'a dit, avec un peu d'embarras :

Ah !... ah !... c'est vous, la nouvelle femme de chambre ?...

J'ai tendu mon buste en avant, j'ai baissé légèrement les yeux, puis, modeste et mutine, à la fois, de ma voix la plus douce, j'ai répondu simplement :

Mais oui, Monsieur, c'est moi...

Alors, il a balbutié :

Ainsi, vous êtes arrivée ?... C'est très bien... c'est très bien...

Il aurait voulu parler, encore... cherchait quelque chose à dire, mais, n'étant pas éloquent ni débrouillard, il ne trouvait rien... Je m'amusais vivement de sa gêne... Après un court silence :

Comme ça, a-t-il fait, vous venez de Paris ?

Oui, Monsieur...

C'est très bien... c'est très bien.

Et s'enhardissant :

Comment vous appelez-vous ?

Célestine... Monsieur...

Par manière de contenance, il s'est frotté les mains, et il a repris :

Célestine !... Ah ! ah !... C'est très bien... Un nom pas commun... un joli nom, ma foi !... Pourvu que Madame ne vous oblige pas à le changer... elle a cette manie...

J'ai répondu, digne et soumise :

Je suis à la disposition de Madame...

Sans doute... sans doute... Mais c'est un joli nom...

J'ai manqué éclater de rire... Monsieur s'est mis à marcher dans la salle, puis, tout d'un coup, il s'est assis sur une chaise, il a allongé ses jambes et, mettant dans son regard comme une excuse, dans sa voix, comme une prière, il m'a demandé :

Eh bien, Célestine... car moi, je vous appellerai toujours Célestine... voulez-vous m'aider à retirer mes bottes ?... Ça ne vous ennuie pas, au moins ?

Certainement, non, Monsieur...

Parce que, voyez-vous... ces sacrées bottes... elles sont très difficiles... elles glissent mal...

Dans un mouvement que j'essayai de rendre harmonieux et souple, et même provocant, je me suis agenouillée en face de lui. Et pendant que je l'aidais à retirer ses bottes, qui étaient mouillées et couvertes de boue, j'ai parfaitement senti que son nez s'excitait aux parfums de ma nuque, que ses yeux suivaient, avec un intérêt grandissant, les contours de mon corsage et tout ce qui se révélait de moi, à travers la robe... Tout à coup, il murmure :

Sapristi ! Célestine... Vous sentez rudement bon... fumet de fauve, pénétrant et chaud... qui ne m'est pas désagréable.

Quand ses bottes eurent été retirées, et pour le laisser sur une bonne impression de moi, je lui ai demandé, à mon tour :

Je vois que Monsieur est chasseur... Monsieur a fait une bonne chasse, aujourd'hui ?

Je ne fais jamais de bonnes chasses, Célestine, a-t-il répliqué, en hochant la tête... C'est pour marcher... pour me promener... pour n'être pas ici, où je m'ennuie...

Ah ! Monsieur s'ennuie ici ?...

Après une pause, il a rectifié galamment :

C'est-à-dire... je m'ennuyais... Car maintenant... enfin... voilà !...

Puis, avec un sourire bête et touchant :

Célestine ?...

Monsieur !

Voulez-vous me donner mes pantoufles ?... Je vous demande pardon...

Mais, Monsieur, c'est mon métier...

Oui... enfin... Elles sont sous l'escalier... dans un petit cabinet noir... à gauche...

Je crois que j'en aurai tout ce que je voudrai de ce type-là... Il n'est pas malin, il se livre du premier coup... Ah ! on pourrait le mener loin... »

Octave Mirbeau, Journal d'une femme de chambre, chapitre 1, wikisource.


 

 

 

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Par LITTERATUS - Ecrire un commentaire - Publié dans : Vers et prose
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