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Gazette littéraire

Les plaisirs de la table : l'amitié au risque de la gourmandise (Chavette)

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Les plaisirs de la table peuvent conduire à bien des dérives. La gourmandise, un des sept pêchés capitaux, peut conduire à rompre des liens amicaux.

 

Prenons le cas d'une poularde offerte aux époux Dubourg par leur ami de trente ans, avec lequel ils ont l'habitude de dîner tous les jeudis à leur domicile.

 

Ce plat au fumet délicieux sera fatal à leur amitié ….

 

L'amitié tient parfois à une cuisse de poulet,  un fil...

***

 

"Monsieur Lemadru, célibataire sans maison montée, ayant reçu une magnifique poularde truffée, l'a envoyée aux époux Dubourg, vieux amis de trente ans, chez lesquels il va dîner tous les jeudis. Placée sur la cheminée du salon, la bête a mûri peu à peu, à la grande joie des deux époux qui, d'heure en heure, l'oeil humide et la langue rôdant sur les lèvres, viennent suivre les progrès de cette gangrène embaumée que développe la truffe.

Le bienheureux jeudi est enfin arrivée !!!

On procède à la toilette de la poularde qui, à quatre heures précises, voit le feu.

Au moment de débrocher, les deux époux reçoivent le billet suivant :

« Mes bons amis,
Une affaire importante me prive du plaisir d'aller dîner chez vous. Je viendrai demain vous demander à déjeuner ; gardez-moi une aile de la volaille.
Votre vieil intime,
Lemadru»

A cette lecture, les époux s'écrient aussitôt avec un sincère élan de cœur :

- Nous lui garderons la bête entière !
- Un ami de trente ans ! dit Mme Dubourg.
- A qui nous devons notre fortune ! ajoute le mari.
- Qui t'a sauvé la vie !
- Qui nous a donné cent preuves d'affection ! Et les deux époux de répéter ensemble :
- Oui, oui, nous lui garderons la bête entière !!!

Mais ce fâcheux contretemps a coupé net l'appétit des Dubourg, qui dînent du bout des lèvres. Le soir, c'est presque à jeun qu'ils se mettent au lit, après avoir été faire un dernier et pieux pèlerinage à la poularde placée sur le buffet.

Au milieu de la nuit, M. Dubourg, que la faim tient éveillé, s'aperçoit, à la lueur de la veilleuse, que sa femme ne dort pas.

MONSIEUR. - Je pensais à...
MADAME. - Et moi aussi.
MONSIEUR. - La sens-tu ?
MADAME. - L'odeur des truffes arrive par les tuyaux du calorifère.
MONSIEUR. - As-tu bien fermé les portes ? car si le chat...
MADAME. - Ciel ! Tu m'épouvantes ! Tu devrais aller voir. (Le mari saute du lit et revient avec la poularde, qu'il place sur la table de nuit).
MONSIEUR. - Plus de peur que de mal ! J'en ai eu froid dans le dos !
MADAME. - Comme elle a bonne mine !
MONSIEUR. - D'autant plus bonne mine que nous mourons de faim.
MADAME. - Volontairement ! Car Lemadru nous a bien laissé maîtres d'en disposer entièrement.
MONSIEUR. - Sauf une aile !... il est vrai que c'est le meilleur morceau.
MADAME. - Lemadru a du goût.
MONSIEUR. - Tu pourrais bien dire de la gourmandise.
MADAME. - Soit ! mais il se contente simplement d'une aile, tandis que toute la bête est à lui.
MONSIEUR. - La colonne aussi est à l'empereur ; seulement on peut y toucher !
MADAME. - Mais nous pouvons toucher à la poularde !
MONSIEUR. - Allons donc ! Je connais mon Lemadru ! Il a l'air comme ça bon garçon mais, au fond, il est susceptible au possible.
MADAME. - Non, non ! je suis sûre qu'il ne soufflerait mot si nous mangions un simple petit pilon.
MONSIEUR. - Chacun ?
MADAME. - Naturellement.
MONSIEUR. - Alors il faudra lui dire que c'est ta mère qui est venue nous demander tout à coup à dîner, en traversant Paris pour aller d'Amiens à Nice.
MADAME. - À quoi bon ? Tu as l'air d'avoir peur de Lemadru...
MONSIEUR - Moi ? Peur !.... Que ce pilon m'étouffe, si j'en ai peur ! Il faudrait un autre homme que lui ! Avec ça que, depuis trente ans, je n'ai pas été à même de le juger ? C'est un bon garçon, oui ; mais un courageux... autre affaire !
MADAME. - Je m'en doutais ; il fait trop parade de sa bravoure.
MONSIEUR. - II est si menteur !
MADAME. - Tu ne sais pas ce que nous pouvons faire ?
MONSIEUR. - Quoi ?
MADAME. - Mangeons aussi le croupion ; nous dirons que ma mère était accompagnée de mon frère.
MONSIEUR. - Mieux que cela ! Détachons de suite le bonnet d'évêque, et nous ajouterons que ton frère était aussi avec sa femme.
MADAME. - Convenu ! seulement, nous ne toucherons pas aux truffes.
MONSIEUR. - Nous les garderons toutes pour notre vieil ami." (la suite est à l'avenant  http://fr.wikisource.org/wiki/Un_ami_de_trente_ans...)
Les Petites comédies du vice, Un ami de trente ans, Eugène Chavette


 

 

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flora 14/06/2011 11:58



... ou le triomphe de la mauvaise foi...



Litteratus 14/06/2011 19:47



c'est vrai !



lizagrèce 13/06/2011 22:29



Je suis une amie du frère, je peux prendre un petit morceau de blanc  ?



Litteratus 14/06/2011 11:05



j'en étais sûre !