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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

Les plaisirs de la table : de l'art de recevoir sans dépenser beaucoup (l'avare, Molière)

 

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Après avoir réfléchi au choix des recettes pour le repas, voyons aujourd'hui -sans tabou- le coût de la dépense à effectuer.


Harpagon (nom emprunté au latin harpago « harpon », au figuré « rapace »*), le bien nommé, se trouve dans cette même situation.

 

Assistons à la savoureuse scène où le maître des lieux convoque son cuisinier, Maître Jacques, pour l'organisation d'un repas, prémices à son propre mariage avec Marianne.

 

Vient la discussion sur les mets.  Harpagon n'aime pas à dépenser ; mais Maître Jacques connaît, lui, le prix des choses...

 

Prenant le parti de Harpagon qu'il cherche à flatter pour obtenir la main de sa fille, Elise, les mots de Valère donnent à cette scène une tournure mordante.


De l'art de recevoir lorsqu'on est mesquin : une scène d'anthologie à relire...

 

 

***

"(...)Harpagon
Je me suis engagé, maître Jacques, à donner ce soir à souper.

Maître Jacques à part.
Grande merveille !

Harpagon
Dis-moi un peu : nous feras-tu bonne chère ?

Maître Jacques
Oui, Si vous me donnez bien de l’argent.

Harpagon
Que diable, toujours de l’argent ! Il semble qu’ils n’aient autre chose à dire : De l’argent, de l’argent, de l’argent ! Ah ! ils n’ont que ce mot à la bouche, de l’argent ! toujours parler d’argent ! Voilà leur épée de chevet, de l’argent !

Valère
Je n’ai jamais vu de réponse plus impertinente que celle-là. Voilà une belle merveille que de faire bonne chère avec bien de l’argent ! C’est une chose la plus aisée du monde, et il n’y a si pauvre esprit qui n’en fît bien autant ; mais, pour agir en habile homme, il faut parler de faire bonne chère avec peu d’argent.

Maître Jacques
Bonne chère avec peu d’argent !

Valère
Oui.

Maître Jacques à Valère.
Par ma foi, Monsieur l’intendant, vous nous obligerez de nous faire voir ce secret, et de prendre mon office de cuisinier ; aussi bien vous mêlez-vous céans d’être le factotum.

Harpagon
Taisez-vous. Qu’est-ce qu’il nous faudra ?

Maître Jacques
Voilà monsieur votre intendant qui vous fera bonne chère pour peu d’argent.

Harpagon
Haye ! Je veux que tu me répondes.

Maître Jacques
Combien serez-vous de gens à table ?

Harpagon
Nous serons huit ou dix ; mais il ne faut prendre que huit : quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix.

Valère
Cela s’entend.

Maître Jacques
Eh bien ! il faudra quatre grands potages et cinq assiettes… Potages… Entrées.

Harpagon
Que diable ! voilà pour traiter toute une ville entière.

Maître Jacques
Rôt…

Harpagon mettant la main sur la bouche de maître Jacques.
Ah ! traître, tu manges tout mon bien.

Maître Jacques
Entremets…

Harpagon mettant encore la main sur la bouche de maître Jacques.
Encore ?

Valère à maître Jacques.

Est-ce que vous avez envie de faire crever tout le monde ? et Monsieur a-t-il invité des gens pour les assassiner à force de mangeaille ? Allez-vous-en lire un peu les préceptes de la santé, et demander aux médecins s’il y a rien de plus préjudiciable à l’homme que de manger avec excès.

Harpagon
Il a raison.

Valère
Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c’est un coupe-gorge qu’une table remplie de trop de viandes ; que pour se bien montrer ami de ceux que l’on invite, il faut que la frugalité règne dans les repas qu’on donne ; et que, suivant le dire d’un ancien, "il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger" .

Harpagon
Ah ! que cela est bien dit ! Approche, que je t’embrasse pour ce mot. Voilà la plus belle sentence que j’aie entendue de ma vie : « Il faut vivre pour manger, et non pas manger pour vi… » Non, ce n’est pas cela. Comment est-ce que tu dis ?

Valère
Qu’« il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger. »

Harpagon à maître Jacques.
Oui. Entends-tu ? (À Valère.) Qui est le grand homme qui a dit cela ?

Valère
Je ne me souviens pas maintenant de son nom.

Harpagon
Souviens-toi de m’écrire ces mots : je les veux faire graver en lettres d’or sur la cheminée de ma salle.

Valère
Je n’y manquerai pas. Et, pour votre souper, vous n’avez qu’à me laisser faire : je réglerai tout cela comme il faut.

Harpagon
Fais donc.

Maître Jacques
Tant mieux ! j’en aurai moins de peine.

Harpagon à Valère.
Il faudra de ces choses dont on ne mange guère, et qui rassasient d’abord : quelque bon haricot bien gras, avec quelque pâté en pot bien garni de marrons.

Valère
Reposez-vous sur moi.(...)3

L'avare, Molière , acte 3 scène V

http://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Avare_%28Imprimerie_nationale%29#Sc.C3.A8ne_2_3

*http://www.cnrtl.fr/etymologie/harpagon

 

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lizagrèce 05/06/2011 16:47



"Il faut manger pour vivre  et non pas vivre pour manger ": c'est la devise de tous les diététiciens et autres faiseurs de régimes ...


http://maisondeliza.over-blog.fr



Litteratus 05/06/2011 19:51



 la même scène à voir : http://www.youtube.com/watch?v=Cr_BXOqUz9Y