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Gazette littéraire

Les corporations des ouvriers au Moyen-âge ( Viollet-le-Duc)

Les corporations des ouvriers au Moyen-âge ( Viollet-le-Duc)

Confrérie et Syndicat

Repères : thème de l’industrie : présentation

La suppression des confréries

Dans l’article précédent, nous avons montré une forme d’industrie sous l’Antiquité grecque, enjambons des siècles pour arriver au Moyen-âge. Il vous est donné à lire un texte intéressant retraçant la condition des ouvriers à cette époque. On voit le passage d’un ouvrier libre payé à la tâche à un ouvrier obligé d’appartenir à une confrérie. Notons que la loi d’Allarde du 2 mars 1791 aura pour objet de supprimer les confréries en ce qu’elles limitaient l’accès à la plupart des professions, fixaient les salaires et les prix, et représentaient les différents métiers vis-à-vis du pouvoir politique.  Il s’avère que cette loi a conduit à une autre plus contestable. Il s’agit de la Loi le Chapelier du 14 juin 1791 : cette dernière proscrit la tenue d’assemblées ouvrières pour empêcher toute revendication sociale. Il faudra attendre la loi Waldeck-Rousseau de 1884 pour voir en France la création des premiers syndicats.

 

Vous saurez presque tout sur le statut de l’ouvrier du bâtiment, son salaire mais également ses relations avec le maître d’œuvre : un portrait brossé avec culture et intelligence…

 

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 "Quelle était la situation de l’ouvrier de bâtiments au moyen âge ? Cette question est difficile à résoudre. Avant l’établissement régulier des corporations, vers le milieu du XIIIe siècle, l’ouvrier était-il libre, comme celui de notre temps, ou faisait-il partie d’un corps, obéissant à des statuts, soumis à une sorte de juridiction exercée par ses pairs ? Les marques de tâcherons que l’on trouve sur les pierres des parements de nos monuments du XIIe siècle et du commencement du XIIIe, dans l’Île-de-France, le Soissonnais, le Beauvoisis ; une partie de la Champagne, en Bourgogne et dans les provinces de l’Ouest, prouvent évidemment que les ouvriers tailleurs de pierre, au moins, n’étaient pas payés à la journée, mais à la tâche. Suivant le mode de construire de cette époque, les pierres des parements faisant rarement parpaing et n’étant que des carreaux d’une épaisseur à peu près égale, la maçonnerie de pierre se payait à tant la toise superficielle au maître de l’œuvre, et la pierre taillée, compris lits et joints, à tant la toise de même à l’ouvrier. Celui-ci marquait donc chaque morceau sur sa face nue afin que l’on pût estimer la valeur du travail qu’il avait fait.

Il faut bien admettre alors que l’ouvrier était libre, c’est-à-dire qu’il pouvait faire plus ou moins de travail, se faire embaucher ou se retirer du chantier comme cela se pratique aujourd’hui. Mais vers le milieu du XIIIe siècle, lorsque les règlements d’Étienne Boileau furent mis en vigueur, ce mode de travail dut être modifié.

Les ouvriers durent d’abord se soumettre aux statuts de la corporation dont ils faisaient partie ; le salaire fut réglé par les maîtrises, et chaque affilié ne pouvant avoir qu’un, deux ou trois apprentis sous ses ordres, devenait ainsi, vis à vis le maître de l’œuvre, ce que nous appelons aujourd’hui le compagnon, ayant avec lui un ou plusieurs garçons.

Alors le salaire se régla par journées de compagnon et d’aide, et chaque compagnon devenait ainsi comme une fraction d’entrepreneur concourant à l’entreprise générale, au moyen d’un salaire convenu et réglé pour telle ou telle partie. Aussi les marques de tâcherons ne se voient plus sur nos monuments des provinces du domaine royal à dater du milieu du XIIIe siècle.

Le maître de l’œuvre, chargé de la conception et de la direction de l’ouvrage, se trouvait en même temps le répartiteur des salaires, faisant, comme nous dirions aujourd’hui, soumissionner telle partie, telle voûte, tel pilier, tel portion de muraille par tel et tel compagnon. C’est ce qui explique, dans un même édifice, ces différences d’exécution que l’on remarque d’un pilier, d’une voûte, d’une travée à l’autre, certaines variations dans les profils, etc. Les matériaux étant fournis par celui qui faisait bâtir, ils étaient livrés à chacun de ces compagnons après avoir été tracés par le maître de l’œuvre, car le maître de l’œuvre était forcément appareilleur1. Le système de construction admis par les architectes du moyen âge les obligeait à se mettre en rapport direct avec les ouvriers. Et encore aujourd’hui ne peut-on procéder autrement quand on veut l’appliquer. Il résultait naturellement de ces rapports continuels entre l’ordonnateur et l’exécutant un cachet d’art très-fortement empreint sur les moindres parties de l’œuvre, comme l’expression d’une même pensée entre l’esprit qui combinait et la main qui exécutait.

Nous avons changé tout cela, et de notre temps les intermédiaires entre l’architecte qui travaille dans son cabinet et l’ouvrier qui taille la pierre sont si nombreux, se connaissent si peu, que l’exécution n’est qu’une empreinte effacée de la conception.

Nous sommes certainement des gens civilisés, mais nous le serions davantage si, au lieu de manifester un dédain profond pour des institutions que nous connaissons mal et qui nous donneraient quelque peine à étudier, nous tentions d’en profiter. Ainsi, il est bien certain qu’au moyen âge, entre le maître de l’œuvre et l’ouvrier il n’y avait pas la distance immense qui sépare aujourd’hui l’architecte des derniers exécutants ; ce n’était pas certes l’architecte qui se trouvait placé plus bas sur les degrés de l’échelle intellectuelle, mais bien l’ouvrier qui atteignait un degré supérieur. Pour ne parler que de la maçonnerie, la manière dont les tracés sont compris par les tailleurs de pierre, l’intelligence avec laquelle ils sont rendus, indique chez ceux-ci une connaissance de la géométrie descriptive, des pénétrations de plans, que nous avons grand-peine à trouver de notre temps chez les meilleurs appareilleurs. L’exécution matérielle des tailles atteint toujours une grande supériorité sur celle que nous obtenons en moyenne. Mais si nous allons chercher des corps de métiers plus relevés, comme par exemple les sculpteurs, les tailleurs d’ymages, il nous faut beaucoup d’années et des soins infinis pour former des ouvriers en état de rivaliser avec ceux du moyen âge.

Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XI au XVIème siècle, Viollet-le-Duc (1856)

http://fr.wikisource.org/wiki/Dictionnaire_raisonn%C3%A9_de_l%E2%80%99architecture_fran%C3%A7aise_du_XIe_au_XVIe_si%C3%A8cle/Ouvrier

 

repères à suivre : présentation : les manufactures royales (Voltaire)

 

 

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