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Gazette littéraire

Le regard de Flora Tristan sur la condition ouvrière

 

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La dénonciation sans appel de la misère en Angleterre

Repères : thème de l’industrie : présentation

Le sort enviable d’un esclave dans les colonies

Dans l’article précédent, nous avons pu retrouver Adam Smith et sa théorisation de la division du travail. On sait que l’Angleterre a pu mettre en application de ces principes dès la première partie du XIXème siècle. La Gazette vous propose de voir l’application de ces principes à Londres avec Flora Tristan. En 1840, cette dernière a publié un ouvrage majeur  destiné à dénoncer la misère de la capitale anglaise. Pour ce faire, elle se rend dans de nombreux quartiers, dans des ateliers, des usines de tout le pays pour constater, partout, la même pauvreté.

 

L’abrutissement de l’homme

Dans l’extrait qui vous est proposé, vous verrez le parallèle qu’elle ose effectuer entre l’ouvrier moderne et l’esclave. La situation la plus enviable n’est pas celle que l’on croit. Elle estime à raison que la division du travail poussée à l’extrême conduit à l’abrutissement de l’homme ….

Une dénonciation sans appel…

****

"L’esclavage se montre au début de toutes les sociétés ; — les maux qu’il produit le rendent essentiellement transitoire, et sa durée est en raison inverse de sa rigueur. — Si nos pères n’avaient pas eu plus d’humanité pour leurs serfs que les manufacturiers d’Angleterre n’en ont pour leurs ouvriers, la servitude n’eût pas duré tout le moyen âge. — Le prolétariat anglais, dans quelque profession que ce soit, est une existence tellement atroce, que les nègres qui ont quitté les habitations-sucreries de la Guadeloupe et de la Martinique, pour aller jouir de la liberté anglaise à la Dominique et Sainte-Lucie, reviennent, quand ils le peuvent, auprès de leurs maîtres. — Loin de moi la pensée sacrilège de vouloir défendre aucune sorte d’esclavage ! Je veux seulement prouver, par ce fait, que la loi anglaise est plus dure pour le prolétaire que le bon plaisir du maître français à l’égard de son nègre. L’esclave de la propriété anglaise a, pour gagner son pain et payer les taxes qu’on lui impose, une tâche infiniment plus lourde.

Le nègre est seulement exposé aux caprices de son maître, tandis que l’existence du prolétaire anglais, celle de sa femme, de ses enfants sont à la merci du producteur. — Le calicot, ou tel autre article, baisse-t-il de prix, aussitôt ceux atteints par la baisse, soit filateurs, couteliers, potiers, etc., d’accord entre eux, réduisent les salaires, sans s’inquiéter nullement si les nouveaux salaires qu’ils adoptent suffisent ou non à la nourriture de l’ouvrier ; ils augmentent aussi le nombre des heures de travail. — Quand l’ouvrier est à la tâche, ils exigent plus de fini dans son ouvrage, tout en le payant moins, et l’ouvrage où toutes les conditions ne sont pas exactement remplies n’est pas payé. — Cruellement exploité par celui qui l’emploie, l’ouvrier est encore pressuré par le fisc et affamé par les propriétaires de terres ; — presque toujours il meurt jeune ; sa vie est abrégée par l’excès du travail ou par la nature de ses travaux. — Sa femme et ses enfants ne lui survivent pas longtemps ; — attelés à la manufacture, ils succombent par les mêmes causes ; — s’ils n’y sont point occupés l’hiver, ils meurent de faim au coin des bornes !

La division du travail poussé à l’extrême limite, et qui a fait faire des progrès si immenses à la fabrication, a annihilé l’intelligence pour réduire l’homme à n’être qu’un engrenage de machines. Si encore l’ouvrier était dressé à exécuter les diverses parties d’une ou plusieurs fabrications, il jouirait de plus d’indépendance ; la cupidité du maître aurait moins de moyens de le torturer ; ses organes conserveraient assez d’énergie pour triompher de l’influence délétère d’une occupation qu’il n’exercerait que quelques heures. — Les émouleurs des manufactures anglaises ne passent pas trente-cinq ans ; l’usage de la meule n’a aucun effet nuisible sur nos ouvriers de Châtellerault, parce que l’émoulage n’est qu’une partie de leur métier, et ne les occupe que peu de temps ; tandis que ; dans les ateliers anglais, les émouleurs ne font pas autre chose. — Si l’ouvrier pouvait travailler à diverses parties de la fabrication ; il ne serait pas accablé par sa nullité ; par la perpétuelle inactivité de soit intelligence ; répétant toute la journée les mêmes choses, — les liqueurs fortes ne deviendraient pas pour lui un besoin pour le faire sortir de la torpeur dans laquelle la monotonie de son travail le plonge, et l’ivrognerie ne mettrait pas le comble à sa misère.

Il faut avoir visité les villes manufacturières, vu l’ouvrier à Birmingham, Manchester, Glascow, Sheffields, dans le Staffordshire, etc., pour se faire une juste idée des souffrances physiques et de l’abaissement moral de cette classe de la population. — Il est impossible de juger du sort de l’ouvrier anglais par celui de l’ouvrier français. — En Angleterre la vie est de moitié plus chère qu’en France, et depuis 1825 les salaires ont subi une telle baisse que presque toujours l’ouvrier est obligé de réclamer les secours de la paroisse pour faire vivre sa famille ; et, comme les paroisses sont accablées par le montant des secours qu’elles accordent, elles en règlent la quotité, relativement aux salaires et au nombre d’enfants de l’ouvrier ; non en raison du prix du pain, mais d’après le prix de la pomme de terre ; — pour le prolétaire anglais le pain est une nourriture de luxe ! — Les ouvriers d’élite, exclus, en raison de leurs salaires, des secours de la paroisse, ne jouissent guère d’un meilleur sort. — La moyenne des salaires qu’ils gagnent ne s’élève pas, m’a-t-on assuré, au-delà de 3 ou 4 shillings (3 fr. 75 c. à 5 fr.) par jour, et la moyenne de leur famille est de quatre enfants. — En comparant ces deux données aux prix des subsistances en Angleterre, on se fera aisément une idée de leur détresse.

La plupart des ouvriers manquent de vêtements, de lit, de meubles, de feu, d’aliments sains et souvent même de pommes de terre !... — Ils sont enfermés douze à quatorze heures par jour dans des salles basses, où l’on aspire, avec un air vicié, des filandres de coton, de laine, de lin ; des parcelles de cuivre, de plomb, de fer, etc., et passent fréquemment d’une nourriture insuffisante aux excès de la boisson : — aussi tous ces malheureux sont étiolés, rachitiques, souffreteux ; ils ont le corps maigre, affaissé, les membres faibles, le teint pâle, les yeux morts ; on les croirait tous affectés de la poitrine. — Je ne sais s’il faut attribuer à l’irritation d’une fatigue permanente, ou au sombre désespoir auquel leur âme est en proie, l’expression de physionomie pénible à voir qui est presque générale chez tous les ouvriers. — Il est difficile de rencontrer leur point visuel, tous tiennent constamment les yeux baissés et ne vous regardent qu’à la dérobée, en jetant sournoisement un coup d’œil de côté, — ce qui donne quelque chose d’hébété, de fauve et d’horriblement méchant à ces figures froides, impassibles et qu’une profonde tristesse enveloppe ; — on n’entend pas, dans les manufactures anglaises comme dans les nôtres, des chants, des causeries et des rires. — Le maître ne veut pas qu’un souvenir de l’existence vienne distraire une minute ses ouvriers de leur tâche ; il exige le silence, et il règne un silence de mort, tant la faim de l’ouvrier donne de puissance à la parole du maître ! — Il n’existe entre l’ouvrier et les chefs de l’établissement aucun de ces rapports de familiarité, de politesse, d’intérêt que l’on voit chez nous et qui assoupissent, dans le cœur du pauvre, les sentiments de haine, d’envie, que le dédain, la dureté, l’exigence et le luxe du riche font naître. — On n’entend jamais, dans les ateliers anglais, le maître dire à l’ouvrier : — « Bonjour, père Baptiste ; — eh bien, comment va votre pauvre femme ? — et l’enfant ? — Allons, tant mieux ! — Il faut espérer que la mère sera promptement rétablie ; — dites-lui qu’elle vienne me voir aussitôt qu’elle pourra sortir. » — Un maître croirait s’avilir de parler ainsi à ses ouvriers. — Dans tout chef de manufacture, l’ouvrier voit un homme qui peut le faire chasser de l’atelier où il travaille, aussi salue-t-il servilement les manufacturiers qu’il rencontre ; mais ceux-ci croiraient leur honneur compromis s’ils rendaient le salut.

L’esclavage n’est plus à mes yeux la plus grande des infortunes humaines depuis que je connais le prolétariat anglais : l’esclave est sûr de son pain pour toute sa vie et de soins quand il tombe malade ; — tandis qu’il n’existe aucun lien entre l’ouvrier et le maître anglais."

 

Promenades dans Londres, Flora Tristan

 

http://classiques.uqac.ca/classiques/tristan_flora/promenandes_dans_londres/promenandes_dans_londres.html

 

repères à suivre : présentation : glorification de l'industrie

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