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Gazette littéraire

Le mythe de l’amour-passion : Tristan et Iseult (2)

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Tristan et Iseult : thème de l'amour-passion

Repères : thème des mythes : présentation

 

La version bretonne du mythe d’Héloïse et d’Abélard

Dans l’article précédent, nous avons évoqué le récit originel du mythe de l’amour-passion, Héloïse et Abélard. Découvrons la résurgence de cette histoire dans un autre récit célèbre, Tristan et Iseult.


Denis de Rougemont* voit dans cette deuxième narration, le résultat de l’essaimage du premier roman, originaire du midi de la France, qui a donné son style et sa doctrine à l’amour-passion. Il ne s’agirait donc que de la version « bretonne » assaisonnée à la sauce de la légende du roi Arthur. L’auteur voit en Aliénor d’Aquitaine le point de jonction entre les deux traditions puisque son départ de France après l’annulation de son mariage avec Louis VII a entraîné dans son sillage le départ de sa cour et de ses troubadours se mélangeant aux trouvères en Angleterre lors de son remariage avec Henri Plantagenêt.

Le filtre d’amour

L’amour-passion résultant dans cette version celtique fait apparaître un élément nouveau, le filtre d’amour. Ce breuvage entraîne des conséquences irréversibles : la passion brûlante dévore les protagonistes qui ne peuvent pas résister. Dans l’extrait qui suit, il convient de préciser qu’Iseult a été cherchée par le roi Marc qui veut l’épouser. Ce dernier a sollicité l’aide d’un émissaire, Tristan. Ce dernier est donc très mal vu par la jeune fille qui déteste l’homme qu’elle doit épouser. Or, sur le bateau du retour, il manque d’eau et l’on souffre de ne pouvoir étancher sa soif. On découvre alors une fiole de ce que l’on croit être du vin ordinaire….


****

«Un jour, les vents tombèrent, et les voiles pendaient dégonflées le long du mât. Tristan fit atterrir dans une île, et, lassés de la mer, les cent chevaliers de Cornouailles et les mariniers descendirent au rivage. Seule Iseut était demeurée sur la nef, et une petite servante. Tristan vint vers la reine et tâchait de calmer son cœur. Comme le soleil brûlait et qu’ils avaient soif, ils demandèrent à boire. L’enfant chercha quelque breuvage, tant qu’elle découvrit le coutret confié à Brangien par la mère d’Iseut. « J’ai trouvé du vin ! » leur cria-t-elle. Non, ce n’était pas du vin : c’était la passion, c’était l’âpre joie et l’angoisse sans fin, et la mort. L’enfant remplit un hanap et le présenta à sa maîtresse. Elle but à longs traits, puis le tendit à Tristan, qui le vida. À cet instant, Brangien entra et les vit qui se regardaient en silence, comme égarés et comme ravis. Elle vit devant eux le vase presque vide et le hanap. Elle prit le vase, courut à la poupe, le lança dans les vagues et gémit :

« Malheureuse ! maudit soit le jour où je suis née et maudit le jour où je suis montée sur cette nef ! Iseut, amie, et vous, Tristan, c’est votre mort que vous avez bue ! »

De nouveau, la nef cinglait vers Tintagel. Il semblait à Tristan qu’une ronce vivace, aux épines aiguës, aux fleurs odorantes, poussait ses racines dans le sang de son cœur et par de forts liens enlaçait au beau corps d’Iseut son corps et toute sa pensée, et tout son désir. Il songeait : « Andret, Denoalen, Guenelon et Gondoïne, félons qui m’accusiez de convoiter la terre du roi Marc, ah ! je suis plus vil encore, et ce n’est pas sa terre que je convoite ! Bel oncle, qui m’avez aimé orphelin avant même de reconnaître le sang de votre sœur Blanchefleur, vous qui me pleuriez tendrement, tandis que vos bras me portaient jusqu’à la barque sans rames ni voile, bel oncle, que n’avez-vous, dès le premier jour, chassé l’enfant errant venu pour vous trahir ? Ah ! qu’ai-je pensé ? Iseut est votre femme, et moi votre vassal. Iseut est votre femme, et moi votre fils. Iseut est votre femme, et ne peut pas m’aimer. »

Iseut l’aimait. Elle voulait le haïr, pourtant : ne l’avait-il pas vilement dédaignée ? Elle voulait le haïr, et ne pouvait, irritée en son cœur de cette tendresse plus douloureuse que la haine.

Brangien les observait avec angoisse, plus cruellement tourmentée encore, car seule elle savait quel mal elle avait causé. Deux jours elle les épia, les vit repousser toute nourriture, tout breuvage et tout réconfort, se chercher comme des aveugles qui marchent à tâtons l’un vers l’autre, malheureux quand ils languissaient séparés, plus malheureux encore quand, réunis, ils tremblaient devant l’horreur du premier aveu.

Au troisième jour, comme Tristan venait vers la tente, dressée sur le pont de la nef, où Iseut était assise, Iseut le vit s’approcher et lui dit humblement :

« Entrez, seigneur.

— Reine ; dit Tristan, pourquoi m’avoir appelé seigneur ? Ne suis-je pas votre homme lige, au contraire, et votre vassal, pour vous révérer, vous servir et vous aimer comme ma reine et ma dame ? »


Le roman de Tristan et Iseult, Joseph Bédier

http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Roman_de_Tristan_et_Iseut/Texte_entier

 

Sources :

*L’Amour et l’Occident, Rougemont (1972)

**http://www.etudes-litteraires.com/tristan-et-yseut.php

 

 

Repères à suivre : Le mythe de l’amour-passion : Roméo et Juliette (3)

 

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lizagrèce 22/01/2014 09:27


Le philtre d'amour est toujours un mythe exploité par les parfumeurs.

Litteratus 22/01/2014 14:19



bien vu ! un parfum de suivez-moi, jeune homme...