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Gazette littéraire

Le délit d'initié (Zola)

Le délit d'initié (Zola)

Repères : thème de la finance : présentation

 Le cours de Bourse

Après avoir vu ce que les auteurs pensaient des phénomènes boursiers en général, entrons dans le vif du sujet avec une pratique toujours en cours, le délit d'initié.

De quoi s'agit-il exactement ? D'une information privilégiée qui revêt une importance stratégique sur le plan du cours de bourse. Loin d'être un sujet rébarbatif, la littérature a sublimé cette pratique douteuse en nous livrant des pages d'anthologie. Il vous est proposé de lire aujourd'hui un extrait de l'Argent, de Zola.

Le délit d'initié, mode d'emploi en quatre temps...

***

"L'information secrète

Il y eut un silence.

— C’est la paix, alors ?

— Évidemment. 

Saccard, saisi, sans idée encore, laissa échapper un juron.

— Tonnerre de Dieu ! et toute la Bourse qui est à la baisse ! 

Puis, machinalement :

— Et cette nouvelle, pas une âme ne la sait ?

— Non, la dépêche est confidentielle, la note ne paraîtra pas même demain matin au Moniteur. Paris ne saura sans doute rien avant vingt-quatre heures. 

Alors, ce fut le coup de foudre, l’illumination brusque. Il courut de nouveau à la porte, l’ouvrit pour voir si personne n’écoutait. Et il était hors de lui, il revint se planter devant le député, le saisit par les deux revers de sa redingote.

(…)

Les manœuvres en sous-main

 La difficulté était d’agir vivement, avec la plus grande prudence. Aussi se quittèrent-ils dans la rue : Huret se chargeait de la petite Bourse du soir, tandis que Saccard, malgré l’heure tardive, se lançait à la recherche des remisiers, des coulissiers, des agents de change, pour donner des ordres d’achat. Seulement, ces ordres, il désirait les diviser, les éparpiller le plus possible, par crainte d’éveiller un soupçon ; et, surtout, il voulut avoir l’air de rencontrer les gens, au lieu d’aller les relancer chez eux, ce qui aurait paru singulier. Le hasard le servit heureusement, il aperçut sur le boulevard l’agent de change Jacoby, avec qui il plaisanta, et qui chargea d’une forte opération, sans trop l’étonner. Cent pas plus loin, il tombait sur une grande fille blonde, qu’il savait être la maîtresse d’un autre agent, Delarocque, le beau-frère de Jacoby ; et, comme elle disait justement qu’elle l’attendait, cette nuit-là, il la chargea de lui remettre deux mots écrits au crayon sur une carte. Puis, sachant que Mazaud se rendait le soir à un banquet d’anciens condisciples, il s’arrangea pour se trouver au restaurant, il changea les positions qu’il l’avait chargé de prendre, le jour même. Mais sa plus grande chance, au moment où il rentrait, vers minuit, ce fut d’être accosté par Massias, qui sortait des Variétés. Ils remontèrent ensemble vers la rue Saint-Lazare, il eut le temps de se poser en original qui croyait à la hausse, oh ! pas tout de suite ; si bien qu’il finit par le charger d’ordres d’achat multiples pour Nathansohn et d’autres coulissiers, en disant qu’il agissait au nom d’un groupe d’amis, ce qui était vrai en somme. Quand il se coucha, il avait pris position à la hausse, pour plus de cinq millions de valeurs.

(…)

 

Conserver le secret

Et il appelait Saccard à témoin : n’est-ce pas qu’on baisserait ? Lui, avait pris à la baisse une forte position, si convaincu, qu’il y avait mis sa fortune. Ainsi interrogé directement, Saccard répondit par des sourires, des hochements de tête vagues avec le remords de ne pas avertir ce pauvre homme qu’il avait connu si laborieux, d’esprit si net, lorsqu’il vendait des bâches ; mais il s’était juré le silence absolu, il avait la férocité du joueur qui ne veut pas déranger la chance. (…)

 

L'heure du triomphe

Une heure sonna, la cloche annonça l’ouverture du marché. Ce fut une Bourse mémorable, une de ces grandes journées de désastre, d’un de ces désastres à la hausse, si rares, dont le souvenir reste légendaire. Dans l’accablante chaleur, au début, les cours baissèrent encore. Puis, des achats brusques, isolés, comme des coups de feu de tirailleurs avant que la bataille s’engage, étonnèrent. Mais les opérations restaient lourdes quand même, au milieu de la méfiance générale. Les achats se multiplièrent, s’allumèrent de toutes parts, à la coulisse, au parapet ; on n’entendait plus que les voix de Nathansohn sous la colonnade, de Mazaud, de Jacoby, de Delarocque à la corbeille, criant qu’ils prenaient toutes les valeurs, à tous les prix ; et ce fut alors un frémissement, une houle croissante, sans que personne pourtant osât se risquer, dans le désarroi de ce revirement inexplicable. Les cours avaient légèrement monté, Saccard eut le temps de donner de nouveaux ordres à Massias, pour Nathansohn. Il pria également le petit Flory qui passait en courant, de remettre à Mazaud une fiche, où il le chargeait d’acheter, d’acheter toujours ; si bien que Flory, ayant lu la fiche, frappé d’un accès de foi, joua le jeu de son grand homme, acheta lui aussi pour son compte. Et ce fut à cette minute, à deux heures moins un quart, que le tonnerre éclata en pleine Bourse : l’Autriche cédait la Vénétie à l’empereur, la guerre était finie. D’où venait cette nouvelle ? personne ne le sut, elle sortait de toutes les bouches à la fois, des pavés eux-mêmes. Quelqu’un l’avait apportée, tous la répétaient dans une clameur, qui grossissait avec la voix haute d’une marée d’équinoxe. Par bonds furieux, les cours se mirent à monter, au milieu de l’effroyable vacarme. Avant le coup de cloche de la clôture, ils s’étaient relevés de quarante, de cinquante francs. Ce fut une mêlée inexprimable, une de ces batailles confuses où tous se ruent, soldats et capitaines, pour sauver leur peau, assourdis, aveuglés, n’ayant plus la conscience nette de la situation. Les fronts ruisselaient de sueur, l’implacable soleil qui tapait sur les marches, mettait la Bourse dans un flamboiement d’incendie.

Et, à la liquidation, lorsqu’on put évaluer le désastre, il apparut immense. Le champ de bataille restait jonché de blessés et de ruines."

 

L'argent, Zola chapitre 6

http://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Argent/6

 

repères à suivre : présentation : aristocratie financière (Balzac)

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