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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

Le décès de Théodore de Lauzun (III)

 

 

Le décès de Théodore de Lauzun (III)

 

Repères : thème de l'héritage : le feuilleton

 

Résumé : à son retour du front de la Première Guerre Mondiale, Théodore de Lauzun se consacre à la littérature qui sera vite cantonnée dans le registre contestataire. Le succès dans les librairies est immédiat même si son œuvre sent le soufre. Dans les années trente, la normalisation du pamphlet dans le champ littéraire et la surenchère lui font perdre toute son originalité. L'homme cesse de publier ses écrits qu'il conserve précieusement. Il vit retiré en Dordogne avec sa vieille gouvernante. Sa vie s'achève dans une longue solitude après son divorce et sa brouille avec ses amis. Louis, son fils unique découvre à l'adolescence la carrière d'écrivain de son père qu'on lui avait cachée. Il est terriblement choqué par ses écrits. Plus tard, une brouille s'installera entre eux, le père désavouant son rejeton qui fait le choix d'embrasser la carrière militaire. En ce 15 avril 1968, l'écrivain est mort, seul...


***

 

La DS noire de Louis de Lauzun roula sur la longue route qui le séparait des Ormes. Il se souvenait parfaitement des étapes du parcours pour avoir fait le chemin inverse dans des conditions dramatiques plus de vingt ans plus tôt. Un père qui rejette son fils ! Cela ne s'oublie pas ! Il en avait, en cet instant, les larmes aux yeux. Un acte contre-nature avec lequel il avait été obligé de vivre. Un poids énorme sur le cœur que seule l'action sur le terrain où il avait risqué sa vie avait allégé. La guerre rend curieusement les choses plus simples, lorsqu'on voit quotidiennement la mort en face. Certes, il avait dû dans les premiers temps confesser cette parenté sulfureuse avec Théodore de Lauzun. Les attaques de son père contre l'armée ne se pardonnaient pas si facilement. Il dût faire doublement ses preuves. Quelques humiliations bien senties à son endroit firent du bien aux plus rancuniers. L'officier accepta tout sans broncher. Il voulait appartenir coûte que coûte à ce corps de prestige. Il se cherchait une famille, une vraie. Après un temps de mise à l'épreuve, on sut que l'on pouvait faire confiance au valeureux jeune homme. Lorsque le capitaine de Launay lui déclara que nul ne choisit ses parents, il sut qu'il était absous. Puis, avec le temps, on ne lui posa plus la question ; de toute manière, les jeunes recrues ne savaient plus qui était cet auteur de l'entre-deux-guerres.

 

Mais on ne se remet jamais d'une telle blessure. Louis ne s'était jamais épanché sur les circonstances de sa brouille avec son père. Ce dernier était évidemment absent à son mariage en 1962. Sa femme, Héloïse, professeur de Lettres, avait senti le caractère encore trop vif de la souffrance pour pouvoir l'évoquer franchement avec lui. Elle reporta ses interrogations sur sa belle-mère. À force de questionnement, elle apprit ce qu'elle cherchait à savoir et même plus. Marguerite de Lauzun lui révéla de manière fortuite l'existence de vagues écrits émanant de celui qui restait le pestiféré de la famille. L'enseignante pensa qu'il s'agissait d'un écrivain du dimanche. Or, quel fut son étonnement lorsqu'elle dénicha chez les bouquinistes un exemplaire de Sur tous les fronts de Théodore de Lauzun. Il n'était pas un obscur écrivain comme elle se l'imaginait. Le bouquiniste le lui confirma en lui parlant de ses nombreuses œuvres.

 

En cachette, elle lut avec curiosité, puis avec intérêt, cette charge violente contre les autorités politiques et militaires. Une période de l'histoire qu'elle connaissait mal. En revanche, elle ne goûta guère les attaques contre l’Église qui la choquèrent en bonne catholique. Mais elle lui pardonna car cette œuvre ne manquait pas de style. Curieuse, elle chercha à se procurer d'autres romans. Elle finit par les lire tous, préférant Radicalité, qu'elle trouva le plus poétique dans son genre. Mais elle n'osa jamais demander à son mari s'il avait été, un jour, lecteur des œuvres de Théodore de Lauzun. Le silence enveloppait toujours cet homme. Silence oppressant pour elle ; parfois, au cours des repas avec sa belle-mère, elle mourait d'envie de parler de ce qui lui semblait une injustice flagrante ; elle aurait ainsi aimé proclamé l'existence d'un écrivain digne de ce nom dans la famille en martelant bien fort « quoiqu'il ait fait. » Elle aurait souligné qu'on ne juge pas un écrivain à sa vie, à moins de renoncer à fréquenter la plus grande majorité d'auteurs de tous les temps ! Mais chaque fois, elle se retenait par égard pour son époux qui avait trouvé un équilibre. Il avait bâti sa propre famille. Il n'avait que des filles...

 

L'annonce du décès de son père avait intérieurement secoué Louis de Lauzun. Inévitablement, il se reprochait de ne pas avoir repris son attache tant qu'il était en vie. C'était maintenant trop tard ! Les regrets ne le quitteraient plus. Un fils quête toujours l'amour d'un père ! se dit-il. Théodore avait peut-être changé. Il ne le saura jamais.... Aujourd'hui, il voulait faire les choses dans les règles comme il aimait à le faire. Au carré ! Des obsèques dignes et le règlement de la succession entre les mains d'un notaire ; une liquidation nette et rapide. Héloïse, prévenue par téléphone, ne devait pas l'attendre avant trois jours. Il avait posé un congé pour régler les affaires paternelles. Pourtant il savait que la chose ne serait pas aisée. Trop d'émotions à gérer. Le revoir une dernière fois ne serait pas sans chagrin. Grand sensible refoulé, il ne supportait pas de se laisser gagner par des bouleversements intérieurs. Il aimait à garder le contrôle de lui-même en toute circonstance. Gardons la tête froide ! se dit-il. Il s'arrêta pour dîner pour interrompre ce soliloque auquel il n'était pas habitué.

 

Il finit par arriver vers onze heures du soir. Il pénétra dans l'allée des Ormes dont il ne restait plus que le nom, un mystérieux champignon avait en effet eu raison de ces arbres bicentenaires se fit-il expliquer plus tard. Un choc pour Louis qui ne reconnut pas la maison de son père, celle où il avait vécu toute sa petite enfance et ses grandes vacances après le divorce de ses parents. Il sentait la nostalgie l'envahir. La petite lumière du perron allumée lui permit de trouver son chemin dans cette nuit noire. Une femme lui ouvrit la porte avec émotion. Il reconnut la vieille Jeanne qu'il avait toujours connue. Deuxième émotion. Il l'embrassa sans rien dire. Se contenir ! La vieille servante impressionnée par la carrure imposante du nouveau venu ne trouva pas davantage ses mots. Elle pleurait doucement. Il lui demanda avec un serrement dans la gorge à voir son père.

 

Elle le conduisit au premier étage où reposait le corps. Pleine de tact, elle le laissa seul. Il le dévisagea longuement tant il peinait à reconnaître ses traits. Il comprit que l'homme avait souffert et en portait les stigmates. Une agonie à laquelle il avait échappé...Une troisième émotion le saisit et il ne put cette fois réprimer ses larmes. Décidément, c'était plus difficile que prévu. Il s'assit et chercha du réconfort dans la prière. Homme convaincu, il pensa au repos de l'âme du défunt. Il se demanda où un tel homme devait se trouver dans l'au-delà. Cet homme avait, de son point de vue, des choses à se faire pardonner. Jugement implacable d'un fils rigoriste. Louis de Lauzun se révéla en cet instant un parfait pharisien. Un rôle de pure circonstance pour cacher sa vulnérabilité.

 

Puis, quelques temps plus tard, il chercha Jeanne qui restait éveillée en dépit de sa fatigue. Il lui posa des questions sur la cause du décès de Théodore et sur les dispositions prises par lui pour ses funérailles. Jeanne partit dans le bureau et rapporta le dossier Posthume. Tout est dedans ! lui dit-elle. Il la remercia et alla dans le bureau pour prendre lecture des dernières volontés de celui qui fut son père.

Ses exigences étaient simples à suivre. Il découvrit en outre que les actes de gestion des Ormes se trouvaient entre les mains de Maître Cazeneuve, notaire, avec lequel il prendrait rendez-vous pour régler la succession. Il voulait que les choses se passent dans les règles. Il partit se coucher, les journées à venir seraient éprouvantes.

 

Il ne savait pas encore qu'il avait rendez-vous moins avec son père qu'avec Théodore de Lauzun, écrivain qu'il ne connaissait pas véritablement.

 

repères à suivre : le feuilleton : un héritage impossible

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