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Publié par Litteratus

Le couple et la vieillesse : le temps des reproches (Mirbeau)

 

Les reproches

Repères : thème de la vieillesse : présentation

Des rancunes

Il a été mis en évidence que la vieillesse nous renvoie aussi à la disparition d’un monde, celui de la jeunesse. Il reste que vieillir en couple apparaît comme une une vraie gageure.  

Les ravages du temps se mesurent aussi au travers des rancunes que l’on peut conserver envers son conjoint. L’extrait qui vous est proposé met en scène une dispute dans un vieux couple. On y trouve des reproches distillés savamment par un grand auteur de la fin du XIXème siècle, Octave Mirbeau.

***

"LA FEMME

Tu n’es pas juste, André... et vraiment, tu devrais avoir un peu pitié de moi...

LE MARI

J’ai pitié de toi, certainement... mais dans la mesure où je dois avoir pitié d’une malade qui, en somme, n’en est pas une...

LA FEMME

Mon Dieu !...

LE MARI

Certainement... Tu es malade, oui... Mais tu te crois beaucoup plus malade que tu ne l’es en réalité... Tu t’habitues à te jouer à toi-même la comédie de la maladie incurable et mortelle... et tu en arrives à exploiter ma tendresse, à faire bon marché de mon existence à moi et de l’existence de tous ceux qui te servent et te soignent... Eh bien, non... À la fin, je proteste...

LA FEMME

C’est monstrueux ce que tu dis là...

LE MARI, haussant les épaules.

Tout cela, pour quelques petits rhumatismes... Car, enfin, ce ne sont que des rhumatismes Mais tout le monde en a, aujourd’hui, des rhumatismes... Mais moi, tout le premier, j’en ai des rhumatismes... Est-ce que je me plains ?... Est-ce que je crie ?... Est-ce que je mets la maison sens dessus dessous ? Cette nuit, encore, je me suis réveillé avec des douleurs aux reins... Eh bien, voilà tout... Je tâche de les dompter par un régime rationnel, par un exercice approprié... Je fais ce qu’il faut... Mais je ne tyrannise pas tout le monde avec ça....

LA FEMME

Des rhumatismes !... des rhumatismes !... Tu appelles des rhumatismes l’état affreux dans lequel je suis depuis dix ans... Des rhumatismes... cette agonie lente... cet abominable supplice... cette torture continue qui me tenaille la chair et me broie les membres... Ah ! Comment oses-tu dire une chose pareille ?... Et comment as-tu le cœur, le triste et horrible courage de la penser, seulement ? Enfin qu’est-ce que tu veux ?... Fume... fume... Ce sera plus tôt fini...

LE MARI, il va, vient sur la terrasse, impatient.

Naturellement... Les grands mots les grandes phrasés... le drame — ah ! Je l’attendais — au lieu de raisonner et de répondre aux arguments précis que je te donne... Et de tout ainsi... Tiens... c’est comme les lilas... les lis... les rosiers, qui étaient la joie de mon jardin et que tu as fait arracher... Ils ne fumaient pourtant pas, eux. ? Non, vraiment, est-ce qu’ils fumaient ?....

LA FEMME

Mais puisque je ne puis en supporter l’odeur... Puisque la moindre odeur me donne des syncopes...

LE MARI

Allons donc !...

LA FEMME

Tu le sais bien. Ce n’est pas une chose que j’invente... Tu l’as vu par toi-même plus de vingt fois...

LE MARI

Parce que tu te comptais dans ton mal... au lieu d’y résister... Parce que tu es pire qu’une enfant, que tu n’as pas la moindre volonté, la moindre énergie... que tu ne veux rien faire... rien faire pour te guérir... Dans ces conditions, ma chère, tu dois comprendre qu’il devient difficile de vivre... qu’il devient impossible de vivre...

LA FEMME

André... ne me dis pas des paroles injustes et méchantes... je t’en supplie !... Ça n’est pas généreux... Ça n’est pas digne d’un homme comme toi... Il y a des moments où tes yeux m’épouvantent, où tes paroles m’entrent dans le cœur comme des coups de couteau... Et c’est de cela que je meurs, vois-tu, plus que de la mort qui est dans mes veinés... Par pitié, André, réfléchis une minute à ce que tu me dis et tâche qu’il n’y ait plus de haine dans ton regard... Si je souffre, ce n’est pas de ma faute et il y a tant de choses, autour de moi... tant de choses qui me font du mal... Je suis ennuyeuse... exigeante... fantasque ?... C’est bien possible... il ne faut pas m’en vouloir... Pense à ce que j’étais autrefois... à ce que je suis maintenant, à l’affreuse et pitoyable ruine que je suis maintenant... Tu m’as aimée, rappelle-toi... Nous avons été heureux l’un par l’autre... J’ai eu une bouche avec des baisers... des bras avec des étreintes... un cœur avec toutes les tendresses, avec toutes les ivresses de l’amour... Il ne se peut pas que tu l’aies oublié... Et je n’ai plus rien aujourd’hui... Tout le monde m’abandonne... jusques à mes enfants !...On me laisse mourir tomme une bête... (Elle pleure.) Comme une bête !... André... André... (Elle pleure plus fort.) Reviens près de moi... et fume, je t’en prie... Je tâcherai de n’être pas incommodée...

LE MARI, il parait gêné.

Ah ! les larmes, maintenant ! Après les reproches, les larmes... On ne peut pas être tranquille un instant (Il fait un geste plus violent.) Ça n’est pas une vie... ça n’est pas une vie..."

 

Vieux ménages, Farces et moralités, Mirbeau

http://fr.wikisource.org/wiki/Vieux_m%C3%A9nages 

repères à suivre : présentation : les vieilles haines ( Rollinat)     

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