Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Gazette littéraire

Le Cahier de Recettes (4)

Article précédent: Cahier de recettes (3) 

Résumé des articles précédents : Employée modèle au service courrier de la Prudence, compagnie d'assurance parisienne, Maryse Nadal a une passion pour la cuisine. Elle tient méticuleusement à jour un cahier de recettes depuis des années. Elle n'aurait jamais imaginé que ce cahier serait la cause de tous ses ennuis. Elle se fait en effet surprendre sur ses heures de travail à lire son magazine culinaire. Son cahier de recettes qu'elle peaufine depuis des années est confisqué par la direction. Elle fera l'objet d'une mise à pied transformée en licenciement. Le précieux cahier ne lui est pas restitué...

***

La rencontre de Maryse avec Maître Doucet, son avocat, la fortifia dans son intention de contester son licenciement et de réclamer son précieux opus. La procédure mit quelques mois à s'enclencher compte tenu de l'encombrement du greffe du Conseil des Prud'hommes de Paris. Enfin, au mois de septembre 1993, furent convoqués la salariée et son employeur devant le bureau de conciliation. Outre les demandes habituelles en la matière, la remise sous astreinte du cahier de cuisine fut sollicitée. Habitués à trancher toute sorte de litiges, les deux conseillers furent néanmoins surpris par le caractère saugrenu de la requête. Maître Doucet se fit alors un plaisir d'expliquer en quoi cette demande, apparemment futile, avait un lien avec la procédure. Les deux conseillers l'écoutèrent avec intérêt. Il plaida que la salariée ne contestait nullement les faits mais uniquement l'appréciation de la prétendue faute qui en découlait. Par conséquent, rien ne justifiait la retenue, parfaitement abusive, de ce cahier de recettes par l'employeur.

Mais l'avocat de l'entreprise, de son côté, ne manqua pas de s'opposer à cette demande, excipant longuement que ce document constituait au contraire une pièce maîtresse dans l'établissement de la gravité de la faute de la salariée. Les conseillers pour une fois d'accord réfrénèrent une envie de...rire. Tant de sérieux pour un cahier de recettes ! On aura tout vu décidément !  Les parties furent appelées à laisser les deux conseillers délibérer pour la forme sur cette demande. Car, au bout de cinq minutes, la décision fut rendue. Il fut ordonné à la Compagnie la Prudence de remettre le cahier litigieux sous astreinte de cent francs par jour de retard.

Une victoire pour Maryse, enfin radieuse depuis les six mois passés à se morfondre chez elle. Dans son esprit, le reste allait connaître le même sort. Son avocat semblait en être également convaincu. Elle reprenait espoir, en riant si fortement dans les couloirs, qu'elle ne put s'empêcher d'attirer les regards, puis des commentaires pleins de sympathie et enfin des questions emplies de curiosité. Les couloirs d'une salle d'audience sont rarement des lieux de liesse. Pour une fois qu'une bonne nouvelle se profilait, tous voulait la partager. Maryse ne se laissa pas dire deux fois et accepta avec une candeur touchante de raconter son affaire. Elle trouva les mots pour expliquer l'injustice de sa situation. L'émotion perçait dans sa voix. Perdue entre rire et larmes, elle conta l'humiliation de la sanction et la confiscation du précieux cahier qu'elle tenait à jour depuis des années. Le litige intéressa la foule compte tenu de son caractère parfaitement inédit. Un licenciement pour un magazine de cuisine ! Un carnet de recettes au centre d'une procédure prud'homale ! Décidément, l'imagination des patrons était sans bornes ! Les salariés partageaient l'enchantement de Maryse et espéraient qu'une telle décision serait -dans leur cas particulier- de bon augure.

Curieux de nature, Roland Louis, journaliste chroniqueur judiciaire aux Temps d'aujourd'hui, lui-même appelé à couvrir un autre dossier, se laissa surprendre à écouter le récit de Maryse. Désireux d'approfondir cette histoire stupéfiante, il prit ses coordonnées ainsi que celles de son conseil.  De retour à son bureau, il les appela. L'affaire semblait totalement surréaliste. Il prit attache avec la Direction de la Prudence qui confirma l'affaire. Il chercha à en savoir plus. Mais on coupa court à l'entretien. Tout cela semblait décidément trop absurde du point de vue du journaliste habitué, par nature, à être soupçonneux.

C'est alors qu'il mena alors une enquête plus approfondie en se déplaçant au siège social de l'entreprise. Il attendit patiemment à l'entrée, pistant des salariés à leur arrivée ou à leur départ. Il posa des questions qui étonnèrent les employés guère habitués à parler de leur employeur. Il leur parla du cas de Maryse et il s'aperçut que tout le monde connaissait le litige. Il lui fut dit que la compagnie avait connu une période de trouble pendant six mois. La rumeur circulait que la salariée était à l'origine de la perte d'un document important. De quelle nature ? Nul ne le savait. Il n'était jamais réapparu. Le journaliste revint au bureau et fit des recherches sur l'entreprise, sur son climat social, la réorganisation du secteur des assurances. Il contacta les syndicats de la compagnie pour connaître leur opinion sur le sujet. Ils confirmèrent la crispation de la direction sur la perte de ce document probablement gênant, surtout si on le met en corrélation d'une part avec un audit social effectué auparavant et d'autre part, avec les efforts dépensés pour le retrouver. Ils s'appesantirent sur les lourdes tensions internes consécutives. Puis les mois passant, le document n'ayant jamais refait surface, la paix sociale était revenue. Mais nul ne savait  pour combien de temps.

Le journaliste revint le lendemain, mais nul ne voulut plus lui répondre. Les consignes avaient été données en haut lieu de ne plus communiquer sur le sujet puisque l'affaire était entre les mains de la justice. La difficulté l'incita au contraire à continuer ses recherches qu'il concentra désormais sur ce mystérieux document.

Il décida de publier un premier article à la rubrique, Ainsi va le monde. Il laissa entendre que l'affaire était liée à une pièce compromettante qu'il serait utile de retrouver pour la manifestation de la vérité. Le sort de Maryse en découlait. A mots couverts, il en appela à la conscience de chaque salarié de la Prudence, à tous ceux et à toutes celles encore en poste conclut-il en tentant le tout pour le tout ! Cela ferait peut-être réapparaître cette pièce. Une prise de responsabilité, quelque chose espéra-t-il. Cela fit mouche. Il reçut quelques jours plus tard de manière anonyme le document en cause. Il le parcourut avec intérêt, puis il se mit à jubiler  ! Il tenait son affaire. Il avait dans ses mains l'analyse de la société d'audit reprenant par le menu les besoins de la compagnie en matière de réduction de la masse salariale et les propositions concrètes qui en découlaient. Mais on y trouvait également des documents de travail comportant un fichier du personnel. Chaque salarié se trouvait ainsi décrit par le menu (ancienneté, compétence, rôle, évaluation de son supérieur, mais également appartenance à un syndicat, opinions politiques...). Des informations ultra sensibles avait été recueillies à l'insu du personnel. Des données confidentielles totalement prohibées.  Bref, la Prudence détournait la loi. 

Maryse ouvrait donc le ban à une vague de licenciements plus ou moins programmés. Le détenteur de ce document avait considéré que l'intérêt général commandait de révéler enfin cette liste. Tous n'y aurait vu du feu sans la captation de "ce stupide cahier" pensa le chroniqueur !

C'est ainsi que Roland Louis s'empara largement de l'affaire dans sa rubrique attitrée. Il rédigea son article avec un humour assassin : Droit dans ses bottes ... de radis ! Ainsi fut titrée l'affaire de Maryse qui fit grand bruit. L'opinion crut à un canular. Les entreprises ne sont pas si sottes ! pensèrent pour une fois ensemble les partenaires sociaux. Les Français restaient ébahis. Face au scepticisme, le chroniqueur, avec l'accord de l'avocat de la salariée, renvoya ses confrères à rencontrer de visu l'héroïne du jour. Cette dernière arriva rapidement sur un studio de radio pour parler de cet étrange cas.  Le cahier litigieux en la possession de la Prudence devint lui aussi une énigme. Décidément, tout dans cette affaire avait un parfum de mystère ! Mais qu'y avait-il donc écrit pour que l'employeur refuse de le rendre à sa salariée ? Il n'y avait que Maryse pour répondre ; elle le fit en faisant ce qu'elle savait le mieux faire, parler de ses recettes. Le charme opéra instantanément, la joie de vivre et la bonne humeur de Maryse entraînèrent l'adhésion des auditeurs. On finit par se l'arracher sur les ondes nationales. Elle sortit de la chronique judiciaire pour alimenter la rubrique du milieu de journée. Après la radio, on voulut la faire venir à la télévision où sa bonhomie fit merveille.

Seule la Prudence n'y vit pas matière à rectifier sa position juridique. Elle n'avait pas le choix.  Il fallait séparer l'effet du malheureux rapport d'audit du cas de Maryse pour éviter de perdre totalement la face. Mais nul ne se laissa abuser ; le personnel de la Prudence ne s'en laissa pas compter. En effet ce dernier se régalait de voir Maryse à la télévision, cela alimentait toutes les conversations. La télévision, c'est bien une consécration, non ? Les syndicats ne mirent pas longtemps à saisir la justice ...

C'est ainsi que le litige vint à être plaidé devant le Conseil des Prud'hommes au mois de mars 1994. Sans surprise, la compagnie la Prudence fut condamnée à des dommages et intérêts pour licenciement sans cause réelle et sérieuse et à restituer le carnet moyennant le paiement d'une astreinte enfin liquidée à plusieurs milliers de francs. Les indemnités de Maryse furent conséquentes compte tenu de l'importance de son ancienneté.

 Mais ce n'était pas tout. Ledit cahier fut l'objet de toutes les attentions de la Presse...

   Maryse se vit rapidement proposée de faire un livre aidé par un professionnel de l'édition. Dans un tel contexte, le contrat d'édition se promettait d'être juteux. L'affaire fit en effet une publicité extraordinaire à l'ouvrage de Maryse baptisé : la Cuisine avec Prudence.

 

M. Aragnieux

Retrouvez les autres feuilletons de la Gazette Littéraire

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article

flora 04/07/2011 12:20



Les grands malheurs peuvent se terminer en contes de fée! 



Litteratus 04/07/2011 20:19



le succès comme remède à la bêtise ordinaire qui a souvent cours sur son lieu de travail...



lyly 03/07/2011 09:37



Quel beau final !


J'adore les histoires qui se terminent bien


Bises, Lyly



Litteratus 03/07/2011 20:05



un petit aveu de ma part qui reste entre nous... moi aussi !



Mariecruche 01/07/2011 17:24


Encore, encore, ...!!!! Les vacances ne sont rien sans un bon feuilleton ! Adorable histoire que celle de cette brave dame. Je me suis régalée.


Litteratus 01/07/2011 17:47



Merci, ma grande Mc, pour cet encouragement ! amitiés