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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

Le bal du comte d'Orgel, référence à la princesse de Clèves

dubrovnik
 

 

 

 

 

Un mari incrédule

(Repères : thème de l'héritage : présentation)

Poursuivons ensemble le parallèle entrepris hier entre deux œuvres de la Littérature, à savoir la Princesse de Clèves de Madame de La Fayette et Le bal du comte d'Orgel de Radiguet.

Nous avons choisi aujourd'hui le passage où Mahaut d'Orgel confie à son mari le comte Anne d'Orgel la passion qu'elle éprouve pour François.

La réaction du mari est pour le moins étonnante. Il est incrédule, puis rétif à toute émotion.  Devant le choc de l'annonce, il cherche à échapper à la souffrance en gérant sur le plan social les conséquences de l'annonce...

L'analyse psychologique de Radiguet est pleine de subtilité. On relèvera que cette confession achève ce court roman alors que l'intrigue se poursuit dans l'œuvre de Madame de La Fayette.
 

***

"Anne d’Orgel entra. Il s’assit auprès du lit de sa femme.

D’abord, il voulut lui donner, sous une forme enjouée, une véritable leçon.

— Eh bien ! qu’est-ce que cela ? s’évanouir devant du monde ? C’est d’un effet désastreux, ne pouviez-vous prendre sur vous ?

— Non. Je suis à bout de forces, je ne peux plus continuer seule.

Un jour d’aveux bien innocents, le jour où François lui avait serré le bras, on se rappelle que Mahaut avait menti, sans prendre part à son mensonge, et pour ainsi dire entraînée par le courant du langage. Fut-ce par un phénomène du même genre qu’elle dévida d’un seul trait, et sur le ton du reproche, ce qu’elle eût dû s’arracher mot par mot, en souhaitant de mourir en route ?

On pourrait simplement conclure, devant cette scène, qu’un courroux inexplicable poussait Mme d’Orgel à de gênantes méchancetés. Ce fut presque de cette façon que l’entendit Anne. Devant la placidité de Mahaut il se disait que les gens en colère ont souvent cet air calme. Le calme, hélas ! venait de plus loin. Ayant eu le temps de s’habituer à l’idée qu’elle aimait François, elle se rendait mal compte de ce qu’une révélation pareille pouvait produire. Ce fut ce qui lui permit de parler net. À cause de cette netteté, de cette sécheresse, le comte d’Orgel ne comprit pas. Elle s’en aperçut, s’affola. On est malhabile en face d’un incrédule. Devant l’incompréhension de son mari, la comtesse, qui s’était promis de s’accuser seule, éclata. Et parce qu’elle renforçait son aveu de griefs qu’Anne jugea chimériques, l’aveu, comme le reste, apparut faux à son mari.

Que se passait-il chez Anne d’Orgel ? Croyait-il Mahaut, et ses sentiments étaient-ils paralysés par une douleur trop forte ? En tout cas, il ne sentait rien. Il lui sembla que tout lui était égal, qu’il n’aimait pas Mahaut.

Elle se tordait les mains, suppliait.

— N’ayez pas cette figure incrédule. Ah ! si vous sentiez quelle cruauté est la vôtre en m’obligeant à vous convaincre d’une chose dont j’ai un tel désespoir.

(...)

— Quoi ! vous partez ? vous allez partir ? Décidé à ne pas sortir de lui-même, Anne d’Orgel se rassit, en soupirant. Mahaut admit alors que peut-être, derrière cette façade, il y avait en Anne un homme qui souffrait. Et une réponse qui lui avait été dictée par la rébellion, elle la fit d’un ton humble :

— Eh bien, ces idées sont si peu vaines que j’ai écrit à Mme de Séryeuse. Elle est venue. Elle sait tout. Elle n’a pas estimé que c’étaient des enfantillages.

 — Vous avez fait cela ! bégaya-t-il. On sentait si bien l’indignation, la colère dans cette voix, que Mme d’Orgel eut enfin peur. Elle fut sur le point de se justifier. On sait qu’il était dans le caractère du comte d’Orgel de ne percevoir la réalité que de ce qui se passait en public. Ne comprit-il qu’à ce moment, et à cause de la lettre à Mme de Séryeuse, que Mahaut ne lui avait point menti, qu’elle aimait François ? Anne, que cette scène avait laissé froid, admit qu’il allait peut-être avoir mal. Il eut peur moins de la souffrance que des gestes qu’elle lui ferait accomplir. Il pressentit que peut-être il ne considérerait pas toujours cet aveu comme il persistait de le faire : une inconvenance qui tirait sa gravité d’avoir été publiée. Contrairement aux autres hommes qui se laissent aller à ce qu’ils éprouvent, et songent ensuite aux moyens d’empêcher le scandale, le comte allait professionnellement au plus pressé, c’est-à-dire qu’il exploitait son choc, son hébétude, et, commençant par la fin, gardait pour la suite et pour le moment où il serait seul les angoisses du cœur. Enfin, il semblait comprendre ! Mahaut voyait bien que sa phrase avait porté. Attendant et souhaitant une tempête, elle ferma les yeux. Mais Anne regrettait déjà d’avoir pu, par des mots prononcés plus fort que les autres, sortir de son cérémonial. Mahaut tremblante l’entendit donc qui disait d’une voix très douce :

— C’est absurde… Il faut que nous cherchions un moyen de tout réparer.

Il y avait entre ces deux êtres une grande distance. Elle rendait impossible à Mahaut de saisir le mécanisme qui amenait cette douceur. Elle se coucha doucement sur son oreiller, comme dans ces rêves qui se terminent par une chute. Ces sortes de chutes réveillent. Elle se réveilla, se redressa. Elle regardait son mari, mais le comte d’Orgel ne vit pas qu’il avait devant lui une autre personne.

Mahaut regardait Anne, assise dans un autre monde. De sa planète, le comte, lui, n’avait rien vu de la transformation qui s’était produite, et qu’au lieu de s’adresser à une frénétique il parlait maintenant à une statue.

— Allons ! Mahaut, calmons-nous. Nous ne vivons pas ici dans les Îles. Le mal est fait, réparons-le. François viendra au bal. Et peut-être serait-il bon que Mme de Séryeuse vînt aussi.

Puis, l’embrassant sur les cheveux, et prenant congé d’elle :

— François doit faire partie de notre entrée. Vous lui choisirez son costume.

Debout dans le chambranle de la porte, Anne était beau. N’accomplissait-il pas un devoir d’une frivolité grandiose, lorsque, sortant à reculons, il employa sans se rendre compte, avec un signe de tête royal, la phrase des hypnotiseurs :

- Et maintenant, Mahaut, dormez ! Je le veux. "

Le bal du comte d'Orgel, Radiguet

http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Bal_du_comte_d%27Orgel


Repères à suivre : l'étude : de l'influence d'une œuvre, un héritage ?

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lizagrèce 15/09/2012 21:54


Surprenant comme comparaison : Radiguet ( qui fut à son époque cosidéré comme sulfureux) et la sage  Mme de Lafayette


http://maisondiza.over-blog.fr

Litteratus 16/09/2012 19:42



C'est le choc de deux univers !