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Thème du mois de février 2012 : le ciel
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Heureusement que les circonstances de la vie peuvent nous pousser, souvent de manière irrésistible, à nous laisser aller à de vrais moments d'hilarité, remèdes à la morosité ambiante. Car, comme le dit Rabelais, le rire est le propre de l'homme. Mais qu'en est-il dans le domaine de la littérature, considérée comme un art sérieux ? Peut-on lire tout en se divertissant ? Certainement !
La littérature regorge de livres qui ont pour objet de de nous faire rire ou sourire : utilisant des procédés ironiques ou burlesques, la satire illustre parfaitement ce parti pris de nous amuser.
Ce genre littéraire cherche-t-il seulement à nous faire rire ou pose-t-il de vraies questions ? Le rire serait-il paradoxalement une chose sérieuse ?
Pour y répondre fort modestement, la Gazette vous propose de (re)découvrir Gargantua de Rabelais, ouvrage publié en 1532 et censuré par La Sorbonne, considéré à la fois comme pernicieux
et obscène. Le second livre étudié en parallèle reprend la verve rabelaisienne pastichant les travers de nos concitoyens français ; il s'agit de Clochermerle, de Gabriel Chevallier,
publié en 1934.
1. Gargantua de Rabelais, la démesure du rire

Tout est démesuré chez Gargantua dont le nom vient de l'exclamation de son propre père, Grandgousier, qui déclare à sa naissance « que grand tu as... ». Ce géant prodigieux né de l'oreille de sa mère ne trouve en effet qu'une chose à dire en naissant en réclamant « à boyre ! À boyre » (chapitre VII). Il se voit dès lors attribuer des rations alimentaires impressionnantes de dix-sept mille neuf cent treize vaches pour l'allaitement ordinaire et du matériel et des jeux proportionnels à sa taille : une charrette faisant office de landau. La petite enfance de Gargantua se résume à fort peu de choses : « Gargantua, depuis les troys jusques à cinq ans, feut nourry et institué en toute discipline convenente par le commandement de son père, et celluy temps passa comme les petits enfans du pays : c'est assavoir à boyre, manger et dormir; à manger, dormir et boyre; à dormir, boyre et manger .» (chapitre XI)
La structure du roman nous conduit à dépasser le stade de l'enfance pour suivre notre personnage gigantesque dans la formation de son esprit. Ce dernier s'avère un franc paresseux élevé selon les préceptes de la méthode scolastique où l'on enseigne à apprendre par cœur et sans rien comprendre. La dénonciation de l'enseignement des sophistes est à cet égard extrêmement explicite. Notre héros se verra enfin accorder un autre précepteur, Ponocrates, philosophe et sage qui fera de Gargantua un érudit cher au cœur de l'humaniste Rabelais. Loin de sombrer dans un traité sérieux d'éducation, l'œuvre se poursuit à un rythme effréné dans des épisodes de plus en plus cocasses tels que celui où Gargantua, quittant son pays natal pour Paris avec son nouveau maître, passera en plein milieu de la Beauce alors boisée : l'intervention de sa jument immense « desguaina sa queue et si bien s'escarmouchant les esmoucha qu'elle en abatit tout le boy. (…) Quoy voyant, Gargantua y print plaisir bien grand sans aultrement s'en vanter, et dist à ses gens « je trouve beau ce », dont fut depuis appelé ce pays la Beauce» (chapitre XVI). La Beauce rasée par une jument énorme, encore un procédé comique basé sur le gigantesque...
Le parcours initiatique de Gargantua l'amène enfin à se confronter à la
guerre comme dans tous les romans de chevalerie. À la suite d'une dispute entre bergers et cultivateurs, les armées de Picrochole envahissent les terres du Grandgousier qu'ils mettent
à feu et à sang. Ce dernier tente d'éviter avec sagesse la guerre, en pure perte. Le conflit armé se déroule en effet avec de nombreuses péripéties mémorables et drôles, forcément
disproportionnées. lorsque Gargantua s'y trouve mêlé. La démesure que ce soit au niveau des libations et paillardises diverses ou au niveau des multiples déboires rencontrés par les individus ou
les peuples, n'est en réalité qu'un prétexte à un questionnement sérieux : comment vivre ? Ou plus précisément comment bien vivre ? L'expérience utopique de l'abbaye de Thélème sur le
fronton duquel est écrit la maxime «fais ce que tu voudras», se comprend au regard de la liberté dont seul sait
user l'homme bien éduqué. La dimension épicurienne de la vie proposée par Rabelais trouve sa place dans la quête d'un monde plus mesuré, propre à l'esprit humaniste de son
temps. Un exercice immensément délicat...
2. Clochermerle ou la société française pastichée
La ville de Clochermerle en Beaujolais dispose d'une mairie, d'une église, d'un tribunal et des habitants de tous âges et de tous milieux. Une ville
française banale et ordinaire dans le contexte des années 1920. Cependant, Clochermerle va devenir le siège d'une grave crise politique nationale et internationale. On imagine aisément un motif
d'importance : une revendication ou la contestation d'un droit particulier. Une réforme d'envergure. Nullement ! En l'espèce, l'objet du litige concerne la construction d'un édifice
particulier « qui aura son utilité, aussi bien pour l'hygiène que pour les mœurs (...)» (page 16). Il s'agit d'un simple urinoir, autrement appelé pissotière ou
vespasienne, situé à proximité de l'église de Clochermerle.
C'est ainsi que va débuter une guerre fratricide entre deux camps, celui républicain emporté notamment par l'initiateur du projet en quête de réélection, le maire, flanqué de son adjoint, l'instituteur, d'une part, et le courant clérical avec l'abbé Ponosse et ses ouailles dans lesquelles se trouve la hautaine baronne de Courtebiche, d'autre part. Le scandale proprement dit débute avec le sermon de l'abbé Ponosse en chaire. Quoique piètre orateur, ce dernier finit par déclarer la « guerre » à la partie adverse dans les termes suivants :
«Eh bien, mes chers frères, nous prendrons modèle sur la fermeté de Jésus. Nous aussi, chrétiens de Clochemerle, nous saurons s'il le faut chasser ceux qui ont installé l'impureté au voisinage de notre chère église ! Sur la pierre, sur l'ardoise infâme, sacrilège, nous porterons le pic de la délivrance. Mes frères, mes chers frères, nous démolirons !
Un saisissant silence suivit cette déclaration, si peu dans la manière du curé de Clochermerle. Alors, dans ce silence retentit une voix avinée, qui partait du fond de l'église :-ben, venez-y donc démolir ! Vous verrez si on vous fera courir ! (...) » (page 191)
Cette franche opposition va conduire à un déchaînement de passions contenues, à des bagarres épiques, à des règlements de compte sournois dans lesquels des calculs politiciens les plus habiles vont se faire jour. Une galerie de portraits guère flatteurs des membres des différents camps interpelle dans cet ouvrage qui ne prend aucun parti. L'ensemble de la population de Clochemerle se trouve cloué ainsi au pilori : les prêtres en mal d'amour, les vieilles filles dévotes, les républicains calculateurs, les commerçants voleurs... un festival d'humour et d'ironie ! Une satire féroce et drôle sur les rivalités gauloises et sur la naturelle propension des français à la chicane et à la division. Le succès immense de l'œuvre tombée de nos jours dans l'oubli a néanmoins fait entrer le nom de la commune dans le langage courant pour qualifier les querelles intestines ayant pour objets des intérêts privés.
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