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Gazette littéraire

Où il est question de fendre l'air (Daudet)

 

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Dans le cadre de la quête des sens, la Gazette avait proposé l'extrait suivant qui entre en réalité dans la thématique relative au dernier élément...

Rien de tel qu'un coup de sabot pour fendre l'air !

Intrigué par un proverbe provençal « Cet homme-là ! méfiez-vous !… il est comme la mule du Pape, qui garde sept ans son coup de pied. », Alphone Daudet nous narre la savoureuse histoire de la mule du Pape.

Présentons brièvement l'intrigue : Boniface, pape en Avignon, couve de toutes ses attentions une mûle. Tistet Vedène, un jeune garçon ambitieux obtient par ruse la charge de s'occuper de la digne bête à qui il fait vivre en réalité un vrai supplice. En remerciement des services rendus, Tistet Vedaine est envoyé par le Pape à la Cour de Naples d'où il revient sept ans plus tard avec l'éclat de sa réussite.

La pauvre bête, elle, ne l'a pas oublié...

La vengeance est un plat qui se mange froid !

***

"Si Tistet Védène était content en sortant de la grande salle, avec quelle impatience il attendit la cérémonie du lendemain, je n’ai pas besoin de vous le dire. Pourtant il y avait dans le palais quelqu’un de plus heureux encore et de plus impatient que lui : c’était la mule. Depuis le retour de Védène jusqu’aux vêpres du jour suivant, la terrible bête ne cessa de se bourrer d’avoine et de tirer au mur avec ses sabots de derrière. Elle aussi se préparait pour la cérémonie… (….)

Quand Védène parut au milieu de l’assemblée, sa prestance et sa belle mine y firent courir un murmure d’admiration. C’était un magnifique Provençal, mais des blonds, avec de grands cheveux frisés au bout et une petite barbe follette qui semblait prise aux copeaux de fin métal tombé du burin de son père, le sculpteur d’or. Le bruit courait que dans cette barbe blonde les doigts de la reine Jeanne avaient quelquefois joué ; et le sire de Védène avait bien, en effet, l’air glorieux et le regard distrait des hommes que les reines ont aimés… Ce jour-là, pour faire honneur à sa nation, il avait remplacé ses vêtements napolitains par une jaquette bordée de rose à la Provençale, et sur son chaperon tremblait une grande plume d’ibis de Camargue.

Sitôt entré, le premier moutardier salua d’un air galant, et se dirigea vers le haut perron, où le Pape l’attendait pour lui remettre les insignes de son grade : la cuiller de buis jaune et l’habit de safran. La mule était au bas de l’escalier, toute harnachée et prête à partir pour la vigne… Quand il passa près d’elle, Tistet Védène eut un bon sourire et s’arrêta pour lui donner deux ou trois petites tapes amicales sur le dos, en regardant du coin de l'œil si le Pape le voyait. La position était bonne… La mule prit son élan :

Tiens ! attrape, bandit ! Voilà sept ans que je te le garde !

Et elle vous lui détacha un coup de sabot si terrible, si terrible, que de Pampérigouste même on en vit la fumée, un tourbillon de fumée blonde où voltigeait une plume d’ibis ; tout ce qui restait de l’infortuné Tistet Védène !…

Les coups de pied de mule ne sont pas aussi foudroyants d’ordinaire ; mais celle-ci était une mule papale ; et puis, pensez donc ! elle le lui gardait depuis sept ans… Il n’y a pas de plus bel exemple de rancune ecclésiastique. »

Lettres de mon Moulin, Daudet, wikisource http://fr.wikisource.org/wiki/Lettres_de_mon_moulin/La_mule_du_Pape


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