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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

Le thème du goût (Maupassant)

Le thème des sens dans la littérature réserve au goût une autre acception. Et si nous parlions du mauvais goût ? comme dans la célèbre nouvelle de Maupassant, la main d'écorché.

Repères : thème ses sens : présentation

Dans l'article précédent, nous avons lu une cantilène de la pluie de Gaud, découvrons aujourd'hui, ce qui peut constituer le mauvais goût...

Le mauvais goût

Intéressons-nous à une autre forme de goût : celui qui n'est guère « goûté » justement : le mauvais goût.

Relisons un extrait de cette nouvelle fantastique de Maupassant qui débute sur une note de fantaisie qui ne sera pas sans conséquence....

La main d'écorché

"Il y a huit mois environ, un de mes amis, Louis R., avait réuni, un soir, quelques camarades de collège ; nous buvions du punch et nous fumions en causant littérature, peinture, et en racontant, de temps à autre, quelques joyeusetés, ainsi que cela se pratique dans les réunions de jeunes gens. Tout à coup la porte s’ouvre toute grande et un de mes bons amis d’enfance entre comme un ouragan. « Devinez d’où je viens », s’écria-t-il aussitôt. — « Je parie pour Mabille », répond l’un, — « Non, tu es trop gai, tu viens d’emprunter de l’argent, d’enterrer ton oncle, ou de mettre ta montre chez ma tante », reprend un autre ; « Tu viens de te griser, riposte un troisième, et comme tu as senti le punch chez Louis, tu es monté pour recommencer. » — « Vous n’y êtes point, je viens de P… en Normandie, où j’ai été passer huit jours et d’où je rapporte un grand criminel de mes amis que je vous demande la permission de vous présenter. » À ces mots, il tira de sa poche une main d’écorché ; cette main était affreuse, noire, sèche, très longue et comme crispée, les muscles, d’une force extraordinaire, étaient retenus à l’intérieur et à l’extérieur par une lanière de peau parcheminée, les ongles jaunes, étroits, étaient restés au bout des doigts ; tout cela sentait le scélérat d’une lieue. « Figurez-vous, dit mon ami, qu’on vendait l’autre jour les défroques d’un vieux sorcier bien connu dans toute la contrée ; il allait au sabbat tous les samedis sur un manche à balai, pratiquait la magie blanche et noire, donnait aux vaches du lait bleu et leur faisait porter la queue comme celle du compagnon de saint Antoine. Toujours est-il que ce vieux gredin avait une grande affection pour cette main, qui, disait-il, était celle d’un célèbre criminel supplicié en 1736, pour avoir jeté, la tête la première, dans un puits sa femme légitime, en quoi faisant je trouve qu’il n’avait pas tort, puis pendu au clocher de l’église le curé qui l’avait marié. Après ce double exploit, il était allé courir le monde et dans sa carrière aussi courte que bien remplie, il avait détroussé douze voyageurs, enfumé une vingtaine de moines dans leur couvent et fait un sérail d’un monastère de religieuses. » — « Mais que vas-tu faire de cette horreur ? » nous écriâmes-nous. — « Eh parbleu, j’en ferai mon bouton de sonnette pour effrayer mes créanciers. » — « Mon ami, dit Henri Smith, un grand Anglais très flegmatique, je crois que cette main est tout simplement de la viande indienne conservée par un procédé nouveau, je te conseille d’en faire du bouillon. » — « Ne raillez pas, Messieurs, reprit avec le plus grand sang-froid un étudiant en médecine aux trois quarts gris, et toi, Pierre, si j’ai un conseil à te donner, fais enterrer chrétiennement ce débris humain, de crainte que son propriétaire ne vienne te le redemander ; et puis, elle a peut-être pris de mauvaises habitudes cette main, car tu sais le proverbe : « Qui a tué tuera. » — « Et qui a bu boira », reprit l’amphitryon ; là-dessus il versa à l’étudiant un grand verre de punch, l’autre l’avala d’un seul trait et tomba ivre-mort sous la table. Cette sortie fut accueillie par des rires formidables, et Pierre élevant son verre et saluant la main : « Je bois, dit-il, à la prochaine visite de ton maître », puis on parla d’autre chose et chacun rentra chez soi.

 Le lendemain, comme je passais devant sa porte, j’entrai chez lui, il était environ deux heures, je le trouvai lisant et fumant. « Eh bien, comment vas-tu ? » lui dis-je. — « Très bien », me répondit-il. — « Et ta main ? » — « Ma main, tu as dû la voir à ma sonnette où je l’ai mise hier soir en rentrant, mais à ce propos figure-toi qu’un imbécile quelconque, sans doute pour me faire une mauvaise farce, est venu carillonner à ma porte vers minuit ; j’ai demandé qui était là, mais comme personne ne me répondait, je me suis recouché et rendormi. »

En ce moment, on sonna, c’était le propriétaire, personnage grossier et fort impertinent. Il entra sans saluer. « Monsieur, dit-il à mon ami, je vous prie d’enlever immédiatement la charogne que vous avez pendue à votre cordon de sonnette, sans quoi je me verrai forcé de vous donner congé. » — « Monsieur, reprit Pierre avec beaucoup de gravité, vous insultez une main qui ne le mérite pas, sachez qu’elle a appartenu à un homme fort bien élevé. » Le propriétaire tourna les talons et sortit comme il était entré. Pierre le suivit, décrocha sa main et l’attacha à la sonnette pendue dans son alcôve. (...) »

Lorsque le mauvais goût tourne au tragique : la suite ici... 

http://fr.wikisource.org/wiki/La_Main_d%E2%80%99%C3%A9corch%C3%A9

La main d’écorché, Maupassant, Wikisource.

repère à suivre : le goût (Montesquieu)

 

 

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Cat 16/08/2010 11:51



Maginfique illustration du sujet! Décidément j'adore Maupassant!



Litteratus 19/08/2010 10:11



Un texte qui ne laisse pas indifférent !



lizagrèce 15/08/2010 22:20



Il y a des "facéties" macabres !



Litteratus 19/08/2010 09:58



macabre, c'est bien le mot !



Pascal 15/08/2010 17:56



Excellent ! Merci pour cet extrait. a+ Lit



Litteratus 19/08/2010 09:56



Une touche de mauvais goût de temps en temps !



Mariecruche 13/08/2010 10:21



Berk, berk, on reconnait bien ce bon Maupassant ! C'est juste infâme comme il faut un vendredi 13 !!!!! Bien vu Litteratus !


 



Litteratus 19/08/2010 09:51



Aucune intention particulière de ma part en ce jour précis ! Le mauvais goût s'impose quand il le veut !