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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

L'ouïe d'un musicien ( Beethoven)

Le thème de l'ouïe nous offre la possibilité de lire le testament du 6  octobre 1802 d'un musicien exceptionnel, Beethoven qui fait montre d'une grande sensibilité dans son expression littéraire.
 

thème ouïe, Beethoven, testament, desepoir, littérature

Repèresthème ses sens : présentation

Le malheur de la surdité

Que ressentent les êtres qui perdent un sens ? Un sentiment d'isolement atroce.

La Gazette vous propose de découvrir le testament de Heiligenstadt, émanant de Beethoven, laissé à ses deux frères.

On ne peut imaginer pire peine pour un musicien que la perte d'audition.

Désemparé, il écrit son testament.

Testament

Précisons que ce document a été rédigé en 1802, vingt-cinq ans avant sa mort, et que le musicien en rédigera d'autres.

Cependant ce document présente un intérêt littéraire : à sa lecture, on comprend légitimement son désespoir.

Mais il reconnaît aussi le fait que la passion pour la musique l'a maintenu en vie puisqu'il décédera d'une maladie. (pour en savoir plus sur sa vie http://www.lvbeethoven.com/Bio/Biographie.html)

Un document d'une qualité littéraire indéniable...

« Ô vous ! hommes qui me tenez pour haineux, obstiné, ou qui me dites misanthrope, comme vous vous méprenez sur moi. Vous ignorez la cause secrète de ce qui vous semble ainsi, mon cœur et mon caractère inclinaient dès l'enfance au tendre sentiment de la bienveillance, même l'accomplissement de grandes actions, j'y ai toujours été disposé, mais considérez seulement que depuis six ans un état déplorable m'infeste, aggravé par des médecins insensés, et trompé d'année en année dans son espoir d'amélioration.

Finalement condamné à la perspective d'un mal durable (dont la guérison peut durer des années ou même être tout à fait impossible), alors que j'étais né avec un tempérament fougueux, plein de vie, prédisposé même aux distractions offertes par la société, j'ai dû tôt m'isoler, mener ma vie dans la solitude, et si j'essayais bien parfois de mettre tout cela de côté, oh ! comme alors j'étais ramené durement à la triste expérience renouvelée de mon ouïe défaillante, et certes je ne pouvais me résigner à dire aux hommes : parlez plus fort, criez, car je suis sourd, ah ! comment aurait été-t-il possible que j'avoue alors la faiblesse d'un sens qui, chez moi, devait être poussé jusqu'à un degré de perfection plus grand que chez tous les autres, un sens que je possédais autrefois dans sa plus grande perfection, dans une perfection que certainement peu de mon espèce ont jamais connue – oh ! je ne le peux toujours pas, pardonnez-moi, si vous me voyez battre en retraite là-même où j'aurais bien aimé me joindre à vous.

Et mon malheur m'afflige doublement, car je dois rester méconnu, je n'ai pas le droit au repos dans la société humaine, aux conversations délicates, aux épanchements réciproques ; presque absolument seul, ce n'est que lorsque la plus haute nécessité l'exige qu'il m'est permis de me mêler aux autres hommes, je dois vivre comme un exilé, à l'approche de toute société une peur sans pareille m'assaille, parce que je crains d'être mis en danger, de laisser remarquer mon état – c'est ainsi que j'ai vécu les six derniers mois, passés à la campagne sur les conseils avisés de mon médecin pour ménager autant que possible mon ouïe ; il a presque prévenu mes dispositions actuelles, quoique, parfois poussé par un instinct social, je me sois laissé séduire.

Mais quelle humiliation lorsque quelqu'un près de moi entendait une flûte au loin et que je n'entendais rien, ou lorsque quelqu'un entendait le berger chanter et que je n'entendais rien non plus ; de tels événements m'ont poussé jusqu'au bord du désespoir, il s'en fallut de peu que je ne misse fin à mes jours.

C'est l'art et seulement lui, qui m'a retenu, ah ! il me semblait impossible de quitter le monde avant d'avoir fait naître tout ce pour quoi je me sentais disposé, et c'est ainsi que j'ai mené cette vie misérable – vraiment misérable ; un corps si irritable, qu'un changement un peu rapide peut me faire passer de l'euphorie au désespoir le plus complet – patience, voilà tout, c'est elle seulement que je dois choisir pour guide, je l'ai fait – durablement j'espère, ce doit être ma résolution, persévérer, jusqu'à ce que l'impitoyable Parque décide de rompre le fil, peut-être que cela ira mieux, peut-être non, je suis tranquille – être forcé de devenir philosophe déjà à 28 ans, ce n'est pas facile, et pour l'artiste plus difficile encore que pour quiconque – Dieu, tu vois de là-haut mon cœur ; tu le connais, tu sais que l'amour des hommes et un penchant à faire le bien y habitent, – ô hommes ! lorsqu'un jour vous lirez ceci, songez que vous vous êtes mépris sur moi ; et que le malheureux se console d'avoir trouvé un semblable, qui malgré tous les obstacles de la nature, a pourtant fait tout ce dont il était capable pour être admis au rang des artistes et des hommes de valeur – vous, mes frères Carl et [Johann], dès que je serai mort et si le Professeur Schmidt vit encore, priez-le en mon nom de décrire ma maladie, et joignez son récit à cette présente feuille, afin qu'au moins le monde se réconcilie autant que possible avec moi après ma mort – en même temps, je vous déclare ici tous deux héritiers de ma petite fortune (si l'on peut l'appeler ainsi), partagez-la loyalement, et supportez-vous et aidez-vous l'un l'autre, tout ce que vous avez fait qui me répugnait, vous le savez, vous a été pardonné depuis longtemps, toi frère Carl, je te remercie encore particulièrement pour l'attachement que tu m'as témoigné ces tout derniers temps, je vous souhaite une vie meilleure et moins soucieuse que la mienne, recommandez à vos enfants la vertu, elle seule peut rendre heureux, pas l'argent, je parle par expérience, c'est elle qui même dans la misère m'a élevé, je la remercie autant que mon art, pour m'avoir fait éviter le suicide – adieu et aimez-vous, – je remercie tous mes amis, en particulier le Prince Lichnowski et le Professeur Schmidt. – Je souhaite, si vous le voulez bien, que les instruments du Prince L. soient conservés par l'un de vous, mais qu'il ne s'élève à cause de cela aucune dispute entre vous, dès qu'ils pourront vous être utiles, vendez-les tout simplement, comme je serais heureux de pouvoir encore vous rendre service sous la tombe – s'il en va ainsi, c'est avec joie que je m'empresse vers la mort – mais si elle vient avant que je n'aie eu l'occasion de faire éclore toutes mes facultés artistiques, alors, malgré ma rude destinée, elle vient encore trop tôt, et je la souhaiterais volontiers plus tardive – pourtant, ne serais-je pas alors aussi content, ne me délivrerait-elle pas d'une souffrance infinie ? – viens quand tu veux, je vais courageusement vers toi – adieu et ne m'oubliez pas tout à fait une fois mort, j'ai mérité cela de vous, parce que j'ai souvent, dans ma vie, pensé à vous rendre heureux, soyez-le –

Ludwig van Beethoven, Heiligenstadt, le 6 octobre 1802.

http://fr.wikisource.org/wiki/Testament_de_Heiligenstadt

repère à suivre : l'odorat

 

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flora 09/08/2010 19:13



Merci d'avoir fait découvrir ce texte absolument bouleversant, cher Litteratus.



Litteratus 18/08/2010 22:10



J'ai découvert ce texte au hasard de mes lectures ! j'ai été également bouleversée



Cat 09/08/2010 09:32



Je ne connaissais pas ce côté du personnage,c'est bouleversant...



Litteratus 09/08/2010 11:12



J'étais contente de découvrir ce testament que je ne connaissais pas...



Pascal 08/08/2010 20:28



J'ai entendu dire qu'il était misanthrope avant d'être sourd... mais je n'y étais pas. LVB n'était pas un marrant et cela n'a pas dû arranger les choses. Un mauvais karma et puis voila !
Joke. A+



Litteratus 09/08/2010 11:08



par ouï-dire... 



lizagrèce 08/08/2010 14:21



Je trouve que la musique de Beethoven est un mélange d'espoçir et de désespoir. Sans doute une cause à effet



Litteratus 08/08/2010 17:08



La surdité pour un musicien est un châtiment intolérable !