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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

La porte latérale du savoir : les petits cours particuliers….(3)

La porte latérale du savoir : les petits cours particuliers….(3)

Des petits cours particuliers

repères : thème de la porte : le feuilleton

 

Résumé : Il a été indiqué dans l’article précédent que Marie Loiselet se présente pour la réunion de parents/professeurs d’un lycée parisien. Sa fille unique Victoire est en terminale S. La réunion jette curieusement un froid dans l’assistance : les professeurs et notamment Madame Castaldi, professeur de mathématiques, dressent un tableau des épreuves que vont devoir traverser les élèves sur le plan scolaire et les conséquences inévitables sur leur vie de famille. Marie Loiselet ressort le moral au plus bas. Mais sa journée n’est pas finie ; elle retrouve vers vingt heures sa fille dans un état d’énervement inédit. Cette dernière menace de ne plus retourner en cours, la pression scolaire étant devenue trop forte…

******

Frappez à la porte, on vous ouvrira…

Madame Castaldi n’avait pas menti ; dans sa classe, elle semblait bien la seule détentrice des clés du savoir et de la connaissance en mathématiques. Coefficient 9 ; il ne fallait pas se cogner contre la porte ; ou alors, il fallait se relever tout de suite et continuer sans désemparer. Elle n’hésita pas à recourir à l’allégorie de la porte pour faire passer son message à ses élèves. «Frappez à la porte, on vous ouvrira ! » Pour être sûre de son effet, elle expliqua qu’il fallait frapper de toutes ses forces contre le montant de la porte, c’est-à-dire travailler sans relâche, pour voir ses efforts couronnés de succès. La poésie et l’allégorie venaient opportunément à l’appui de sa démonstration mathématique. CQFD. Enfin, ceci semblait la version officielle…

En réalité, pour tous les élèves de la terminale S 5, le choc fut rude et il n’existait pas d’autres moyens que d’emprunter lâchement de petites portes latérales. La nuit, tous les chats sont gris. Bienvenue aux cours particuliers à raison de trois heures par semaine en moyenne. Le rythme de travail et l’exigence académique de Madame Castaldi jetèrent les élèves dans les bras d’un tutorat occulte et onéreux. Autrefois réservé aux élèves en difficulté, il envahit désormais l’univers même des meilleurs. L’école républicaine était-elle en tout ou partie privatisée ? Non, point du tout. On a la conscience que l’on peut…

D’autant que la perception de cette aide extérieure variait en fonction du degré de sincérité. Pour les élèves, ce n’était évidemment pas un tabou ; au contraire, le caractère « étrange » de l’affaire résidait plutôt dans le non recours au tutorat. C’est ainsi que Victoire et ses comparses enchaînaient leurs heures de cours officiels et officieux en tirant la langue. Pas l’once d’un temps libre. Du travail à abattre. Beaucoup de bachotage aussi. Pour la jeune fille, il en allait de sa dignité, il n’était pas question de déchoir dans le classement en classe. En terminale S 5, on se jaugeait, on se jugeait. Le bac n’est pourtant pas un concours…

Si les élèves s’entretenaient librement entre eux de leur tuteur, il n’en allait pas de même pour leurs parents. Le sujet était en effet doublement sensible, sur le plan financier car  ils sacrifiaient leurs économies pour l’avenir de leur enfant, mais également sur le plan de leur ego. Le recours au tutorat restait  malgré tout quelque chose que l’on ne proclamait pas sur les toits ! Cela dévaloriserait leur enfant ! Marie Loiselet regardait, quant à elle, avec gravité la situation dans laquelle elle avait enfermé sa fille. Elle se rendit bien compte qu’elle participait au caractère pernicieux du système. Elle en éprouvait une mauvaise conscience évidente. Cela ne lui ressemblait pas ; elle se convainquit de son absence de choix en déclarant : « Je ne peux pas laisser ma fille devant une porte fermée ! » L’allégorie de la porte avait été dignement intégrée par les parents. Madame Castaldi causait bien des cauchemars à toute la famille….

 Mais c’était pour l’institution scolaire, que le tabou semblait le plus manifeste. De ce côté-ci, on nageait en plein déni. On entendait çà et là que l’excellence rime avec le sérieux du travail de l’élève ; le mérite républicain ! L’antienne continuait sans le moindre bémol. Madame Castaldi était un digne représentant de cet aveuglement du lycée ; elle n’imaginait pas un instant que ses excellents élèves puissent obtenir de l’aide par ailleurs. Seule sa pédagogie développée expliquait les résultats admirables des dernières années.  « Vingt-cinq ans d’enseignement, vingt-cinq ans d’exigence ». Au cours de la réunion parents/professeurs, on avait bien cherché à lui murmurer à l’oreille que le jeu était biaisé par tous ces petits cours ! Elle n’avait jamais voulu le croire ! Madame Castaldi, comme St Thomas, ne croyait que ce qu’elle voyait ! Mais la charmante femme n’était pas totalement sourde, elle semblait juste préoccupée par quelque chose auquel personne ne pensait. Elle devait demeurer à la tête des meilleurs professeurs de mathématiques dans le classement du lycée. Depuis dix ans, Madame Castaldi était indéboulonnable : elle seule offrait 100% de notes TB en mathématiques ! Madame Dufour et Monsieur Bertrand devraient en prendre de la graine ! On tient aussi à son prestige lorsqu’on est professeur comme Madame Castaldi.

La réussite scolaire dépassait le simple cercle de famille. Tous les rouages de l’institution scolaire y trouvaient ainsi leur compte : le bac avec mention TB offrait les honneurs aux intéressés mais également à leur lycée dont la côte au sein de la ville n'étaits pas prête de chuter. Vanité des vanités...

 

Repères à suivre : feuilleton : Sésame, ferme-toi !

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