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Thème du mois de juin 2012 : le divertissement
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Compassion, sympathie à l'égard de la souffrance d'autrui, la pitié nous renvoie à l'image de l'autre. « Qui a pitié des autres a pitié de soi» (Montherlant). Cette maxime laisse à penser que cette faculté d'apitoiement pour autrui nous ramènerait à nous-mêmes. Cette vérité générale trouve précisément son application dans l'étude qui vous est proposée modestement aujourd'hui. Deux livres aux visées opposées sont soumis à votre faculté d'analyse, La Pitié dangereuse, seul roman de Zweig publié en 1939 et La dentellière de Pascal Lainé, édité en 1974. L'ambiguïté du sentiment revient tel un effet de boomerang. Une leçon magistrale nous est ainsi offerte.
1. La pitié dangereuse ou le piège tendu*
À la veille de la Première Guerre Mondiale, Anton, un jeune officier autrichien est admis dans le cercle fermé de la maison d'un homme riche et influent, le baron de Kekesfalva et de sa fille paraplégique, Édith. Souffrant autant physiquement que moralement, cette dernière est dotée d'un caractère lunatique. Sa maladie suscite la compassion de ses proches toujours en quête de satisfaire ses moindres désirs. Après une gaffe mémorable, Anton éprouve rapidement de la pitié pour la jeune handicapée. Il faut dire que le spectacle de l'impotence de la jeune fille lui cause un choc extrême : « une étrange transformation commença en moi dès que je découvris que cette sympathie pour la souffrance d'autrui était une force qui non seulement m'excitait d'une façon quasi voluptueuse mais qui avait sur d'autres une action bienfaisante»(page 64). Il se sent pleinement investi d'une mission auprès de l'héroïne qui lui procure une satisfaction purement narcissique.
Devenant un hôte indispensable, Anton va rapidement se trouver pris au piège de la pitié qui déforme le prisme de la réalité. Il se sent obligé de mentir pour se libérer de l'emprise de la malade ; il en arrive à lui faire miroiter par complaisance des espoirs de guérison. La partie s'avère dangereuse. Il reçoit pourtant plusieurs avertissements du médecin d'Édith qui le met en garde : « Mais je crois déjà vous avoir averti, c'est un sentiment à deux tranchants que la pitié. Celui qui ne sait pas s'en servir doit y renoncer. Ce n'est qu'au début que la pitié -comme la morphine- est un bienfait pour le malade, un remède, un calmant, mais elle devient un poison mortel quand on ne sait pas la doser ou mettre un frein. » (page 226). Le jeune homme suscite involontairement la passion dans le cœur d'Édith. Bientôt, l'heure des fiançailles sonne sans prévenir. Anton éprouve alors un sentiment de toute puissance : « Ce soir-là, j'étais Dieu. J'avais créé le monde et il était bon et juste. J'avais donné la vie à un être humain, son front brillait pur comme le matin et dans ses yeux se reflétait l'arc en ciel du bonheur .» (page 381)
Cependant, ce sentiment est contrasté car Anton n'est nullement amoureux de la jeune fille ; il est piégé par son attitude ambiguë, « maudite pitié ». Il ne se sent pas capable d'assumer le handicap d'Édith devant son régiment et ses amis ; il ne veut pas paraître d'ailleurs comme un séducteur profitant de sa fortune. Pris de panique, il dément en public ses fiançailles, veut se tuer et cherche à s'enfuir. Il en éprouvera immédiatement de la honte. Pris dans les rets serrés de la pitié, il veut réparer l'offense commise en épousant résolument la jeune fille : « Si j'accepte l'amour de celle-ci, ce n'est plus un sacrifice. Et c'est à moi de lui demander pardon, à elle de me l'accorder. » (page 422) Hélas, les circonstances en iront autrement...
2. La dentelière ou la pitié mal placée**
Jeune fille de dix-huit ans, aux joues rondes et roses, élevée dans un désert culturel, Pomme vit seule avec sa mère, toutes deux indifférentes aux influences du monde extérieur. Un jour, l'héroïne voit les portes de son existence s'ouvrir après avoir pris conscience du regard posé par les autres sur elle. Elle s'étonne même de susciter l'intérêt chez autrui, ce qui la trouble profondément : « L'humilité de la jeune fille se laissait séduire au vertige de son nom ainsi répété en abîme, les gens autour d'elle devenus des miroirs où sa propre image la surprenait en train de la regarder. » (page 63)
Durant ses vacances, la jeune fille rencontre un étudiant issu d'un milieu aisé, Aimery de
Beligne. Ce dernier est immédiatement séduit par le charme de l'héroïne qui dégage en outre un parfum de mystère allié à une sensualité débordante. La relation amoureuse entre ces deux
personnages opposés conduit l'étudiant chartiste à vouloir transformer la jeune fille. Il procède alors à « une toilette morale ». En dépit des efforts dépensés par lui, Pomme
reste, de son point de vue, parfaitement imperméable à la vie, aux beautés du monde qu'il lui montre en maître. Elle lui paraît toujours aussi inaccessible et distante. La vie commune faite de
petits riens, de silences sans fin, rendra la situation encore plus impossible entre eux. La rupture est consommée à l'initiative d'Aimery sans que la moindre explication n'ait été demandée par
Pomme qui se contente de faire ses paquets : « Mais il savait aussi qu'elle ne se défendrait pas, qu'elle ne s'insurgerait pas, qu'elle ne paraîtrait pas souffrir. Et la
pitié que le jeune homme commençait d'éprouver s'effaçait aussitôt sous une bouffée de colère et de mépris. » (page 145)
Quelques années plus tard, appelé au chevet de Pomme, Aimery qui reprend par un merveilleux effet de style, le fil du discours narratif, mesurera amèrement l'ampleur de l'erreur de jugement commise. La pitié qu'il ressentait pour cette femme frustre devient, par une ironie du sort, le sentiment qu'elle éprouve désormais pour lui devant le vertige de sa culpabilité. Pomme appartient en effet à la catégorie des « pauvres filles » pathétiques et qui ne sont pauvres « que de ce qu'on n'a pas voulu découvrir en elles. » (page 146). La métaphore de la dentellière sied à notre héroïne injustement méconnue : « C'est dans la transparence même de son ouvrage qu'il fallait faire apparaître la « Dentellière » ; dans les jours entre les fils : elle aurait déposé de son âme, quelque chose d'infiniment simple, au bout de ses doigts ; moins qu'une rosée, une pure transparence ». ( page 84) Il faut en effet éprouver de la pitié à l'égard de celui qui n'a pas voulu découvrir la beauté d'une âme.
* livre de poche, 4ème trimestre 1967
** folio, 24 novembre 1989,
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