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Lundi 9 novembre 2009 1 09 /11 /2009 08:24

Et si la paresse était une attitude que l'on stigmatiserait de manière générale en oubliant sa cause ?

Une injustice en somme à réparer !

La Gazette Littéraire propose ainsi de s'intéresser aux motifs de la paresse. Vous ne déconsidérerez plus la fainéantise après la lecture de cette saynette (petite pièce comique jouée autrefois à l'entracte dans le théâtre espagnol).

 

Entrez dans l'univers impitoyable de la vie de bureau au sein d'une administration ; Monsieur Badin, simple employé, est absent depuis plus de quinze jours sans donner de raison. Un matin, il réapparaît et se fait convoquer par le directeur de service. Remontrances ? Licenciement ? ….

 

*****

« Monsieur Badin : ― Eh bien ! monsieur, c’est une chose épouvantable, et c’est là ma vie, cependant. Tous les matins, je me raisonne, je me dis : " Va au bureau, Badin ; voilà plus de huit jours que tu n’y es allé ! " Je m’habille, alors, et je pars ; je me dirige vers le bureau. Mais ouitche ! j’entre à la brasserie ; je prends un bock..., deux bocks..., trois bocks ! Je regarde marcher l’horloge, pensant : " Quand elle marquera l’heure, je me rendrai à mon ministère. " Malheureusement, quand elle a marqué l’heure, j’attends qu’elle marque le quart ; quand elle a marqué le quart, j’attends qu’elle marque la demie...

Le directeur : ― Quand elle a marqué la demie, vous vous donnez un quart d’heure de grâce...

Monsieur Badin : ― Parfaitement ! Après quoi je me dis : " Il est trop tard. J’aurais l’air de me moquer du monde. Ce sera pour une autre fois ! " Quelle existence ! Quelle existence ! Moi qui avais un si bon estomac, un si bon sommeil, une si belle gaieté, je ne prends plus plaisir à rien, tout ce que je mange me semble amer comme du fiel ! Si je sors, je longe les murs comme un voleur, l’œil aux aguets, avec la peur incessante de rencontrer un de mes chefs ! Si je rentre, c’est avec l’idée que je vais trouver chez le concierge mon arrêté de révocation ! Je vis sous la crainte du renvoi comme un patient sous le couperet !... Ah ! Dieu !...

Le directeur : ― Une question, monsieur Badin. Est-ce que vous parlez sérieusement ?

Monsieur Badin : ― J’ai bien le cœur à la plaisanterie !... Mais réfléchissez donc, monsieur le directeur. Les trois mille francs qu’on me donne ici, je n’ai que cela pour vivre, moi ! Que deviendrais-je, le jour, inévitable, hélas ! où on ne me les donnera plus ? Car, enfin, je ne me fais aucune illusion : j’ai trente-cinq ans, âge terrible où le malheureux qui a laissé échapper son pain doit renoncer à l’espoir de le retrouver jamais !... Oui, ah ! Ce n’est pas gai, tout cela ! Aussi, je me fais un sang ! Monsieur, j’ai maigri de vingt livres, depuis que je ne suis jamais au ministère ! (Il relève son pantalon). Regardez plutôt mes mollets, si on ne dirait pas des bougies. Et si vous pouviez voir mes reins ! des vrais reins de chat écorché ; c’est lamentable. Tenez, monsieur (nous sommes entre hommes, nous pouvons bien nous dire cela), ce matin, j’ai eu la curiosité de regarder mon derrière dans la glace. Eh bien ! j’en suis encore malade, rien que d’y penser. Quel spectacle ! Un pauvre petit derrière de rien du tout, gros à peine comme les deux poings !... Je n’ai plus de fesses, elles ont fondu ! Le chagrin, naturellement ; les angoisses continuelles, les affres !... Avec ça, je tousse la nuit, j’ai des transpirations ; je me lève des cinq et six fois pour aller boire au pot à eau !... (Hochant la tête) Ah ! ça finira mal, tout cela ; ça me jouera un mauvais tour.

Le directeur (ému) : ― Eh bien ! Mais, venez au bureau, monsieur Badin.

Monsieur Badin : ― Impossible, monsieur le directeur.

Le directeur : ― Pourquoi ?

Monsieur Badin : ― Je ne peux pas... Ça m’embête.

Le directeur : ― Si tous vos collègues tenaient ce langage...

Monsieur Badin (un peu sec) : ― Je vous ferai remarquer, monsieur le directeur, avec tout le respect que je vous dois, qu’il n’y a pas de comparaison à établir entre moi et mes collègues. Mes collègues ne donnent au bureau que leur zèle, leur activité, leur intelligence et leur temps : moi, c’est ma vie que je sacrifie ! (Désespéré.) Ah ! tenez, monsieur, ce n’est plus tenable !

Le directeur (se levant) : ― C’est assez mon avis.

Monsieur Badin (se levant également) : ― N’est-ce pas ?

Le directeur : ― Absolument. Remettez-moi votre démission ; je la transmettrai au ministre.

Monsieur Badin (étonné) : ― Ma démission ? Mais, Monsieur, je ne songe pas à démissionner ! je demande seulement une augmentation.

Le directeur : ― Comment, une augmentation !

Monsieur Badin (sur le seuil de la porte) : ― Dame, monsieur, il faut être juste. Je ne peux pourtant pas me tuer pour deux cents francs par mois."

Courteline, Monsieur Badin, scène de la vie de Bureau, (1897) source : Wikisource.

Par LITTERATUS - Ecrire un commentaire - Publié dans : Vers et prose
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