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Publié par Litteratus

La misère du prolétaire français (Eugène Sue)

La misère du prolétariat français

Repères : thème de l’industrie : présentation

 

Une œuvre engagée, socialiste

Après le cas particulier de Robert le Mineur, attachons-nous à la description d’un ouvrier moyen. Il nous suffit de nous reporter aux Mystères de Paris, d’Eugène Sue, roman publié dès 1848. Il prend pour cadre de son action, le Paris de 1830. Converti au socialisme, l’auteur tendra un miroir à la société et révélera mieux que quiconque la misère du prolétariat français. Le succès de cette œuvre sera retentissant.

Dans l’extrait d’aujourd’hui, vous ferez connaissance avec Morel, le tailleur de pierres, et sa famille dans leur pauvre pièce : accablement et désespoir sont au cœur de ce récit…

 

***

"Morel le lapidaire avait souvent assisté à des scènes aussi tristes que celles que nous venons de raconter ; pourtant il s’écria, dans un accès de désespoir, en jetant son fouet sur son établi :

– Oh ! Quelle vie ! quelle vie !

– Est-ce ma faute, à moi, si ma mère est idiote ? dit Madeleine en pleurant.

– Est-ce la mienne ? dit Morel. Qu’est-ce que je demande ? de me tuer de travail pour vous tous. Jour et nuit je suis à l’ouvrage ; je ne me plains pas, tant que j’en aurai la force, j’irai ; mais je ne peux pas non plus faire mon état et être en même temps gardien de fou, de malade et d’enfants ! Non, le ciel n’est pas juste à la fin ! Non, il n’est pas juste ! C’est trop de misère pour un seul homme ! dit le lapidaire avec un accent déchirant.

Et, accablé, il retomba sur son escabeau, la tête cachée dans ses mains.

– Puisqu’on n’a pas voulu prendre ma mère à l’hospice, parce qu’elle n’était pas assez folle, qu’est-ce que tu veux que j’y fasse, moi, là ? dit Madeleine de sa voix traînante, dolente et plaintive. Quand tu te tourmenteras de ce que tu ne peux pas empêcher, à quoi ça t’avancera-t-il ?

– À rien, dit l’artisan ; et il essuya ses yeux qu’une larme avait mouillés ; à rien… tu as raison. Mais quand tout vous accable, on n’est quelquefois pas maître de soi.

– Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! que j’ai soif ! Je frissonne, et la fièvre me brûle, dit Madeleine.

– Attends, je vais te donner à boire.

Morel alla prendre la cruche sous le toit. Après avoir difficilement brisé la glace qui recouvrait l’eau, il remplit une tasse de ce liquide gelé et s’approcha du grabat de sa femme, qui étendait vers lui ses mains impatientes.

Mais, après un moment de réflexion, il lui dit :

– Non, ça serait trop froid ; dans un accès de fièvre, ça te ferait du mal.

– Ça me fera du mal ? Tant mieux, donne vite alors, reprit Madeleine avec amertume ; ça sera plus tôt fini, ça te débarrassera de moi, tu n’auras plus qu’à être gardien de fou et d’enfants. La malade sera de moins.

– Pourquoi me parler comme cela, Madeleine ? je ne le mérite pas, dit tristement Morel. Tiens, ne me fais pas de chagrin, c’est tout juste s’il me reste assez de raison et de force pour travailler ; je n’ai pas la tête bien solide, elle n’y résisterait pas ; et alors qu’est-ce que vous deviendriez tous ? C’est pour vous que je parle ; s’il ne s’agissait que de moi, je ne m’embarrasserais guère de demain. Dieu merci ! la rivière coule pour tout le monde.

– Pauvre Morel ! dit Madeleine attendrie ; c’est vrai, j’ai eu tort de te dire d’un air fâché que je voudrais te débarrasser de moi. Ne m’en veux pas, mon intention était bonne ; oui, car enfin je vous suis inutile à toi et à nos enfants. Depuis seize mois que je suis alitée… Oh ! mon Dieu ! que j’ai soif ! Je t’en prie, donne-moi à boire.

– Tout à l’heure ; je tâche de réchauffer la tasse entre mes mains.

– Es-tu bon ! Et moi qui te dis des choses dures, encore !

– Pauvre femme, tu souffres ! Ça aigrit le caractère. Dis-moi tout ce que tu voudras, mais ne me dis pas que tu voudrais me débarrasser de toi.

– Mais à quoi te suis-je bonne ?

– À quoi nous sont bons nos enfants ?

– À te surcharger de travail.

– Sans doute ! aussi, grâce à vous autres, je trouve la force d’être à l’ouvrage quelquefois vingt heures par jour, à ce point que j’en suis devenu difforme et estropié. Est-ce que tu crois que sans cela je ferais pour l’amour de moi tout seul le métier que je fais ? Oh ! non, la vie n’est pas assez belle, j’en finirais avec elle.

– C’est comme moi, reprit Madeleine ; sans les enfants, il y a longtemps que je t’aurais dit : « Morel, tu en as assez, moi aussi ; le temps d’allumer un réchaud de charbon, on se moque de la misère… » Mais ces enfants… ces enfants…"

 

Les mystères de PARIS, Eugène Sue (chapitre 19)

http://fr.wikisource.org/wiki/Les_Myst%C3%A8res_de_Paris/Partie_III#XVIII._Mis.C3.A8re

repères à suivre : présentation : le travail des enfants (Victor Hugo)

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lizagrèce 13/04/2014 14:59

La notion de prolétariat est venu de Marx (en 1848 dans le manifeste du communisme) bien après la parution du livre d'Eugène Sue.