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Gazette littéraire

La mémoire morte (4)

 

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repères : thème de la Mémoire, le feuilleton (fin)

 

Résumé : Un dimanche matin du mois de juin 2000, la famille Edgar assiste à l'office religieux de l'église baptiste d'Harrington, banlieue chic du Connecticut. Fille unique, Chelsea Edgar voit reposer sur ses frêles épaules le complet achèvement de la réussite sociale de ses parents. Pour l'heure, elle est fatiguée par une party organisée la veille chez les Swanson, famille très en vue dans le quartier. Cependant elle n'a qu'un vague souvenir de ce qui s'y est passé. Le lendemain, elle se rend à l'école, mais elle ne se sent pas dans son état normal. Sa mère la trouve brûlante et décide de l'emmener chez l'oncle Will, médecin de la famille. La jeune fille a contracté la syphilis. Elle doit s'expliquer ; sa parole se libère alors ...


****


 

 

Chelsea expliqua par le menu qu'en tant que petite amie de Tom Law, elle avait dû consentir à quelques sacrifices, ce qui n'était pas anormal compte tenu du fait que toutes ses amies, elles-mêmes, acceptaient d'ailleurs d'en faire autant sans se faire prier. Elle ne vit donc pas les raisons de s'en offusquer et de les refuser. La norme, c'était de suivre la loi du groupe. Elle tenait tant à en être. Tout cela se présentait toujours sous des airs de fête, la musique, l'alcool et la cocaïne qui circulaient à flots. Elle avoua que la drogue était la seule chose qu'elle refusait par égard pour ses parents. On chercha bien à la convaincre mais après tout, cette substance chère ne devait pas être gâchée par une fille qui ne s'amusait pas comme les jeunes de son âge. Tant pis pour elle ! Elle avoua préférer d'autres substances moins toxiques de son point de vue. Elle croisait tant de filles délurées à toutes ces soirées. C'est ainsi que s'organisèrent ces parties fines durant les six derniers mois...

 

Il fut évident pour l'Oncle Will que le récit de Chelsea impliquait un certain nombre d'enfants de Harrington. En tant que praticien, il connaissait ses devoirs en matière de santé publique. Il devait faire de manière urgente un rapport détaillé aux services sanitaires compétents. C'est ainsi qu'une inspectrice fut promptement dépêchée sur le campus aidée du personnel médical. La direction de l'établissement scolaire apporta sa contribution. La réputation du collège allait être manifestement ternie par cette contre-publicité désastreuse. Devant ce fait sans précédent, nul n'avait le choix. Il fallait examiner tous les enfants.  Par groupe de niveau, en commençant par celui concerné en premier chef du fait des derniers évènements, les élèves furent convoqués les uns après les autres. C'est là qu'on découvrit que la situation sanitaire était pire que prévu. Cent cinquante adolescents étaient en effet contaminés. Ils reçurent un traitement à base de pénicilline. Mais la chose ne pouvait être étouffée. La ville d'Harrington se réveilla alors d'un mauvais rêve. Un scandale se fit jour dans ce petit monde où tout le monde se connaissait. On commença à chercher des responsables, des boucs émissaires. Certains furent pointés du doigt. Un climat délétère s'installa alors. Des réunions de parents, libératoires sur le plan de la parole, furent organisées pour tenter d'apaiser les choses. Une prise de conscience eut enfin lieu et c'est ainsi que tous adoptèrent l'idée d'organiser des cours d'information sexuelle ad hoc dispensés aux adolescents concernés. Un programme de prévention à l'égard des plus jeunes fut également mis au point. Mais on n'en resterait pas là...


 En effet les pouvoirs publics d'Harrington voulurent comprendre ce qui avait bien pu arriver pour que plus de cent cinquante adolescents de seize ans se contaminent dans la plus grande ignorance des adultes. Un travail de mémoire pour éviter qu'une telle situation impliquant un financement conséquent curatif et préventif ait à nouveau lieu. Il en allait de la respectabilité de cette petite commune sans problèmes surtout à la veille des élections. C'est ainsi que des chercheurs vinrent de différentes universités pour comprendre le phénomène. Un autre programme, cette fois, non médical mais sociologique, reçut son financement. Comble de la situation, les fonds nécessaires émanèrent des entreprises des parents, souvent dirigeants sociaux, impliqués dans le scandale. Ils devaient contribuer à proportion des dommages subis par la ville. Nul ne se déroba. Et les enfants durent également payer de leur personne : impliqués dans l'affaire, ils se virent contraints dans le cadre de l'étude de révéler le nom de leurs divers partenaires. Mais on changea les patronymes pour conserver un semblant de confidentialité. Devant l'ampleur du phénomène, une arborescence savante fut mise en œuvre. Un véritable cas d'école. L'affaire fut même présentée au niveau fédéral.  Une œuvre de mémoire vit donc le jour au travers de cette savante étude qui en édifia plus d'un.

 

Les Edgar traversèrent la crise avec un mélange de honte et de culpabilité. Joyce cessa son activité professionnelle et se consacra à sa fille qui reçut l'aide d'une psychothérapie. Cette dernière sembla revivre. John Edgar vieillit d'un coup. Une chose pareille dans sa famille ! Il fallait tout reprendre depuis le début. L'appui du révérend Husby leur fut salutaire. Il faut dire que le travail de ce dernier ne connut pas de trêve durant ces six mois de scandale. Il reçut les jeunes, leur parla avec bonté. Certains parents vinrent chercher des conseils en matière d'éducation auprès du saint homme. Chacun avait en mémoire ce souvenir douloureux qui signalait par trop leur échec. Ils tentaient de remédier à leurs carences éducatives. Dans la communauté baptiste, le temps des larmes et du pardon fut orchestré par le pasteur. Une véritable catharsis. « Et tes larmes te laveront de tes péchés ». La rédemption du pécheur s'offrait aux baptistes. Ils s'en saisirent.

Car après le temps de l'épreuve, devait advenir le retour à la vie. C'est ainsi que tous voulurent oublier pour être de nouveau en paix. A l’église, dimanche après dimanche, on se força bien un peu au début à se saluer, à se sourire comme avant. Puis, avec le temps, tout revint en place en dépit de l'étrange pouvoir de la mémoire morte logée au plus profond de chacun....

 

                                                                    M. Aragnieux

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