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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

La grève des électeurs (Octave Mirbeau)

Le rapport entre la littérature et la Presse  est saillant lorsque l'écrivain n'hésite pas à déranger comme Octave Mirbeau dans son appel à la grève qu'il lance aux électeurs.

Littérature, presse, grève, électeurs, Mirbeau

 

 

Repère: le thème du journal : présentation

Dans l'article précédent, nous avons vu les positions réactionnaire de Charles Nodier. Aujourd'hui, ce sera tout le contraire avec un autre écrivain, Octave Mirbeau.

Anarchie

Le XIXème siècle a vu l'établissement de la loi du 29 juillet 1881 qui édicte les principes fondamentaux en matière de liberté de la Presse.

Certains auteurs s'en sont servis pour exprimer des opinions dérangeantes...

Prenons le cas d'Octave Mirbeau, écrivain, journaliste, pamphlétaire, anarchiste patenté qui stigmatise le système électoral bourgeois et le tempérament grégaire des électeurs...

Il ne craint pas de lancer un vibrant appel à la grève des électeurs dans le Figaro daté du 28 novembre 1888. 

Figaro

Dans ce journal d'une autre sensibilité politique que celle que nous lui connaissons, Octave Mirbeau interpelle le lecteur qu'il tutoie et injurie volontiers avant de l'appeler au boycott du suffrage universel, rien de moins !

Texte évidemment méchant et brillant dans son genre...

« (…) Ô bon électeur, inexprimable imbécile, pauvre hère, si, au lieu de te laisser prendre aux rengaines absurdes que te débitent chaque matin, pour un sou, les journaux grands ou petits, bleus ou noirs, blancs ou rouges, et qui sont payés pour avoir ta peau; si, au lieu de croire aux chimériques flatteries dont on caresse ta vanité, dont on entoure ta lamentable souveraineté en guenilles, si, au lieu de t’arrêter, éternel badaud, devant les lourdes duperies des programmes; si tu lisais parfois, au coin du feu, Schopenhauer et Max Nordau, deux philosophes qui en savent long sur tes maitres et sur toi, peut-être apprendrais-tu des choses étonnantes et utiles.

Peut-être aussi, après les avoir lus, serais-tu moins empressé à revêtir ton air grave et ta belle redingote, à courir ensuite vers les urnes homicides où, quelque nom que tu mettes, tu mets d’avance le nom de ton plus mortel ennemi. Ils te diraient, en connaisseurs d’humanité, que la politique est un abominable mensonge, que tout y est à l’envers du bon sens, de la justice et du droit, et que tu n’as rien à y voir, toi dont le compte est réglé au grand livre des destinées humaines.

Rêve après cela, si tu veux, des paradis de lumières et de parfums, des fraternités impossibles, des bonheurs irréels. C’est bon de rêver, et cela calme la souffrance. Mais ne mêle jamais l’homme à ton rêve, car là où est l’homme, là est la douleur, la haine et le meurtre. Surtout, souviens-toi que l’homme qui sollicite tes suffrages est, de ce fait, un malhonnête homme, parce qu’en échange de la situation et de la fortune où tu le pousses, il te promet un tas de choses merveilleuses qu’il ne te donnera pas et qu’il n’est pas d’ailleurs, en son pouvoir de te donner. L’homme que tu élèves ne représente ni ta misère, ni tes aspirations, ni rien de toi; il ne représente que ses propres passions et ses propres intérêts, lesquels sont contraires aux tiens. Pour te réconforter et ranimer des espérances qui seraient vite déçues, ne va pas t’imaginer que le spectacle navrant auquel tu assistes aujourd’hui est particulier à une époque ou à un régime, et que cela passera.

Toutes les époques se valent, et aussi tous les régimes, c’est-à-dire qu’ils ne valent rien. Donc, rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel. Tu n’as rien à y perdre, je t’en réponds ; et cela pourra t’amuser quelque temps. Sur le seuil de ta porte, fermée aux quémandeurs d’aumônes politiques, tu regarderas défiler la bagarre, en fumant silencieusement ta pipe.

Et s’il existe, en un endroit ignoré, un honnête homme capable de te gouverner et de t’aimer, ne le regrette pas. Il serait trop jaloux de sa dignité pour se mêler à la lutte fangeuse des partis, trop fier pour tenir de toi un mandat que tu n’accordes jamais qu’à l’audace cynique, à l’insulte et au mensonge.

Je te l’ai dit, bonhomme, rentre chez toi et fais la grève. »

Octave Mirbeau , Grève des électeurs, Figaro 1888

Source : « http://fr.wikisource.org/wiki/La_Gr%C3%A8ve_des_%C3%A9lecteurs »

Repères à suivre: la polémique mise en vers

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ASP 10/09/2010 14:15



Et au même moment, d'autres faisaient grève pour l'obtention du suffrage universel ... La vie n'est-elle faite que de contradictions ?



Litteratus 10/09/2010 15:19



Le plus souvent oui ...



lizagrèce 06/09/2010 21:14



Il n'y allait pas de main morte Octave :!! Je ne sais pas si le Figaro publierait de tels papiers à l'heure actuelle .



Litteratus 07/09/2010 10:52



Une liberté de ton incroyable: aucune autocensure !



Cat 06/09/2010 14:05



Je crains qu'Octave Mirbeau soit dans le vrai et ce texte n'a jamais été aussi actuel! Merci de me l'avoir fait découvrir!



Litteratus 06/09/2010 15:49



Quel culot d'écrire cela à cette époque !