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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

La liberté au bout des doigts (5)

 

La liberté au bout des doigts (5)

 

(litteratus)

 

repères : thème de soi : le feuilleton


Résumé : il a été indiqué précédemment que la convalescence de Théodore de Lauzun au Val de Grâce se déroule dans des conditions extrêmement douloureuses. Il se voit comme un être fini à vingt ans. Il décide alors avec toute l'inconscience de la jeunesse de jeter toutes ses dernières forces dans une ultime bataille : il ne veut plus répondre aux moindres sollicitations de l'extérieur. Théodore choisit la radicalité. Il fait l'expérience d'une mort imminente, se sentant retenu par l'attraction des mots. Il recouvre enfin sa santé et voit arriver le jour où peut débuter un véritable travail de reconstruction physique : l'orthopédie.

Dûment appareillé, notre héros apprécie enfin de quitter son lit et de pouvoir marcher. Depuis son expérience insolite, le jeune homme conçoit des projets bien précis : la vérité au risque de la transparence. Il trouve dans l'hôpital une véritable tribune pour exprimer ses idées subversives. Avec soulagement, on lui signe enfin son bon de sorti et il est ainsi renvoyé à la vie civile. Théodore de Lauzun croit avoir la vérité au bout des doigts...


***

Un nouveau Théodore de Lauzun

De retour à la vie civile, Théodore de Lauzun, loin de trouver un quelconque apaisement prit plus d'ardeur encore à développer ses thèses subversives. Il s'enfermait chez lui dans sa chambre du matin au soir pour rédiger des diatribes contre l'ordre, l'armée et l'Église. Il n'apparaissait auprès des siens qu'à de rares moments de la journée, toujours fugaces. Mais il n'entrait réellement en communication avec personne. Il était tout à sa passion pour les mots. "La vérité au prise avec la transparence" : révéler au monde ce qu'il avait compris. Le dessous des cartes. Ses parents le laissèrent un temps à « ses folies » comme ils l'évoquaient. "La guerre, cela vous change un homme ; il lui faut du temps !" disait Marthe de Lauzun. En réalité, cette dernière ne reconnaissait plus son fils. Il ne jouait plus le rôle du fils rendu à la douceur d'une mère. Elle le voyait amputé de sa meilleure part, non sa jambe, mais de sa pureté de caractère. On lui avait redonné un être aigri qui ne se plaisait que dans des controverses choquantes. C'est l'aversion de Théodore pour la religion qui représentait le coup le plus tranchant dans le cœur de cette femme de foi. Mais elle priait inlassablement pour que son fils se détourne de ce mauvais chemin, convaincue que l'arbre sec finirait bien par donner du fruit. La métaphore biblique lui redonnait du baume au cœur.


De son côté, Martial de Lauzun pestait ouvertement contre son rejeton, atteint d'un des maux de son temps, la faiblesse de caractère. « Ce n'était plus comme à son époque ! ». Pour cet homme d'un âge avancé, la perpétuation de la tradition servait de cause digne et supérieure à toute souffrance. Il ne comprenait pas que son fils s'abîme dans sa douleur. Il lui reprochait de s'enfermer dans la contestation au lieu d'accepter dignement son sort. Il ne supportait pas en réalité que l'altération de son caractère allât de pair avec la débilité de son corps. L'homme n'était guère tendre. Si le handicap de son fils avait blessé le narcissisme paternel, l'ardeur anarchiste de Théodore l'avait littéralement poignardé en son point ultime : sa fierté. Sentencieusement, il martelait à son fils « qu'un homme digne de ce nom relève la tête en toutes circonstances ». Écrire, ce n'est pas se redresser, c'est, au contraire, se complaire dans sa faiblesse. Martial de Lauzun ne comprenait nullement cette folle obstination à noircir du papier qui, de son point de vue, ne le mènerait à rien. Les écrits du jeune homme outraient ses convictions les plus profondes. « Un tissu d'insanités déshonorant la famille ! » ; il comptait bien sur le caractère sulfureux du livre pour espérer qu'on ne l'éditât nulle part. Il s'imaginait naïvement à l'abri du scandale. Martial de Lauzun se trompait de siècle en fondant tous ses espoirs sur l'honorable Censure. Une vive déconvenue l'attendrait en 1919 avec la publication du premier brûlot de Théodore, Sur tous les fronts...


Le départ du fils

Les époux Lauzun constataient qu'en dépit des efforts qu'il faisaient pour comprendre -à leur manière- leur fils, ce dernier leur échappait totalement. Un jour, le père le somma de jouer un rôle dans la société. Il lui était clairement signifié que le temps passé à barbouiller ses cahiers était révolu. Il devait se prendre en charge. A défaut, Martial de Lauzun ne mit pas longtemps pour lui expliquer que sa présence aux Ormes, dans de telles conditions, n'était plus souhaitée. A l'écouter parler ainsi, Marthe de Lauzun en avait les larmes aux yeux. Mais, en femme soumise, elle ne disait rien.


Du côté de Théodore, cette mise au point fit l'effet d'un coup de tonnerre. L'apprenti anarchiste se voyait bien continuer sa tâche de rebelle, en robe de chambre et chaussons. Aveuglé par la dureté de son ardeur, ce dernier ne voyait pas de contradiction manifeste à profiter des avantages de sa situation donnée par la société tout en critiquant ouvertement l'ordre établi. De plus, convaincu de l'ascendant irrésistible qu'il exerçait sur ses deux parents -usant et abusant de sa position d'enfant unique- il n'avait pas imaginé qu'on lui réservât un jour un sort pareil, l'éviction du bercail. Le jeune homme se sentit blessé dans son orgueil. Ses parents lui opposaient depuis son retour de l'hôpital une véritable résistance. Les cartes semblaient se redistribuer mais pas pour longtemps.

 

L'armistice du 11 novembre 1918 fut un jour de liesse nationale. Mais pas chez les Lauzun : le jeune homme tirait une mine des mauvais jours. En dépit du marché qui lui avait été mis en main, il n'avait pas apporté le moindre amendement à sa conduite. Il ne désirait pas être le « laquais » de la société. Théodore voulait écrire comme il l'entendait, ce qui constituait une tâche noble, n'en déplaise, d'après lui, à son père. Conscient de la difficulté de la réalisation hors les subsides familiaux, il se trouva de fort méchante humeur. Toute la journée, il chercha une mauvaise querelle à sa mère qui essuyait ses foudres, dans le silence de son cœur. Pourvu qu'il ne parte pas, pensait-elle ! La pauvre femme ne répondait nullement à ses provocations. Mais pour Martial la coupe était pleine.


Au milieu de l'après-midi, il somma son fils de faire ses bagages et de quitter sur le champ la maisonnée. Il n'avait plus sa place parmi eux ; il devait partir. « Un Lauzun ne crève pas de faim ! » décréta Martial. On lui remit une enveloppe pour ses premiers frais ; une rente lui serait servie mensuellement, le minimum vital pour lui rendre un semblant de raison...

 

Théodore prit ainsi le train du soir à Périgueux pour Paris. Durant le voyage, il s'imagina en Rastignac prêt à conquérir la capitale et les milieux de l'édition. « Drôle de Rastignac !» se dit-il avec humour. Il le serait à sa manière. Il éprouva un certain plaisir à imaginer la réception par le public de l'opus qu'il avait déjà écrit. Son statut d'incompris et d'exclu au sein de sa propre famille le confortait dans sa position de redresseur de torts. N'ayant plus rien à perdre, il se sentait pousser des ailes : un écrivain sulfureux allait naître.... (à suivre)

 

repères à suivre : proverbes et citations

 

 

Sources :

 

http://www.clio-cr.clionautes.org/spip.php?article2197

http://www.bottaweb.ch/articles/a003df.html

http://thegreatwararchive.blogspot.co.uk/2012/07/un-grand-pas-en-avant-pour-la-journee.html

http://pages14-18.mesdiscussions.net/pages1418/Forum-Pages-d-Histoire-service-sante-1914-1918/militaire-hopital-blanche-sujet_437_1.htm

 

http://spiral.univ-lyon1.fr/files_m/M4337/WEB/Chirurgie%20Plaies%20guerre%20membres%201914-1918%20P.pdf

http://hobbiesdejp.free.fr/Collections/14_18/Sanitaire/14_18_Service_sante_a_za.pdf

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