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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

La justice des hommes (VII) : un jugement célèbre (affaire Madame Bovary)

Le thème de la justice dans la littérature nous conduit aussi à examiner les procès célèbres intentés contre des œuvres. C'est le cas de l'affaire Bovary qui a donné lieu à un jugement rendu le 7 février 1857.

   

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 repère : thème de la justice : présentation

Dans l'article précédent, nous avons vu le cas de la peine de mort qui était la sanction ultime dans l'échelle des peines prononcée et la position de Victor Hugo sur la question. Quittons le champ de la fiction, pour demeurer dans la réalité avec des vrais procès. Il sera évoqué aujourd'hui celui engagé contre une œuvre célèbre que nous avons étudiée, Madame Bovary de Flaubert.

Affaire Bovary

Le 29 janvier 1857, Flaubert, son éditeur et son imprimeur sont entendus par le tribunal correctionnel de la Seine. Il leur est reproché d'avoir commis les délits d'outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs dans le cadre de la parution du roman, Madame Bovary, dans le journal, la Revue de Paris. Le procès 

Analysons le jugement rendu le 7 février 1857 constitué de trois parties pour le moins surprenantes.

A. Outrages 

La décision reprend dans un premier temps les éléments de nature à justifier l'outrage.

"(…) Attendu que les passages incriminés, envisagés abstractivement et isolément présentent effectivement soit des expressions, soit des images, soit des tableaux que le bon goût réprouve et qui sont de nature à porter atteinte à de légitimes et honorables susceptibilités ;

" Attendu que les mêmes observations peuvent s'appliquer justement à d'autres passages non définis par l'ordonnance de renvoi et qui, au premier abord, semblent présenter l'exposition de théories qui ne seraient pas moins contraires aux bonnes mœurs, aux institutions, qui sont la base de la société, qu'au respect dû aux cérémonies les plus augustes du culte ;

"Attendu qu'à ces divers titres l'ouvrage déféré au tribunal mérite un blâme sévère, car la mission de la littérature doit être d'orner et de récréer l'esprit en élevant l'intelligence et en épurant les mœurs plus encore que d'imprimer le dégoût du vice en offrant le tableau des désordres qui peuvent exister dans la société ; » 

B. Réalisme invoqué

Le tribunal prend en compte l'argumentation de la défense tout en apportant néanmoins une correction sur le plan de  l'esthétisme qui réprouverait le « réalisme ».

" Attendu que les prévenus, et en particulier Gustave Flaubert, repoussent énergiquement l'inculpation dirigée contre eux, en articulant que le roman soumis au jugement du tribunal a un but éminemment moral ; que l'auteur a eu principalement en vue d'exposer les dangers qui résultent d'une éducation non appropriée au milieu dans lequel on doit vivre, et que, poursuivant cette idée, il a montré la femme, personnage principal de son roman, aspirant vers un monde et une société pour lesquels elle n'était pas faite, malheureuse de la condition modeste dans laquelle le sort l'aurait placée, oubliant d'abord ses devoirs de mère, manquant ensuite à ses devoirs d'épouse, introduisant successivement dans sa maison l'adultère et la ruine, et finissant misérablement par le suicide, après avoir passé par tous les degrés de la dégradation la plus complète et être descendue jusqu'au vol ;

" Attendu que cette donnée, morale sans doute dans son principe, aurait dû être complétée dans ses développements par une certaine sévérité de langage et par une réserve contenue, en ce qui touche particulièrement l'exposition des tableaux et des situations que le plan de l'auteur lui faisait placer sous les yeux du public ;

" Attendu qu'il n'est pas permis, sous prétexte de peinture de caractère ou de couleur locale, de reproduire dans leurs écarts les faits, dits et gestes des personnages qu'un écrivain s'est donné mission de peindre ; qu'un pareil système, appliqué aux œuvres de l'esprit aussi bien qu'aux productions des beaux-arts, conduirait à un réalisme qui serait la négation du beau et du bon et qui, enfantant des œuvres également offensantes pour les regards et pour l'esprit, commettrait de continuels outrages à la morale publique et aux bonnes mœurs ;

" Attendu qu'il y a des limites que la littérature, même la plus légère, ne doit pas dépasser, et dont Gustave Flaubert et co-inculpés paraissent ne s'être pas suffisamment rendu conapte ; »

C. Acquittement

Après tous ces attendus, le tribunal finit par dévoiler son argument définitif qui conduit à l'acquittement des prévenus.

" Mais attendu que l'ouvrage dont Flaubert est l'auteur est une œuvre qui parait avoir été longuement et sérieusement travaillée, au point de vue littéraire et de l'étude des caractères que les passages relevés par l'ordonnance de renvoi, quelque répréhensibles qu'ils soient, sont peu nombreux si on les compare à l'étendue de l'ouvrage ; que ces passages, soit dans les idées qu'ils exposent, soit dans les situations qu'ils représentent, rentrent dans l'ensemble des caractères que l'auteur a voulu peindre, tout en les exagérant et en les imprégnant d'un réalisme vulgaire et souvent choquant ;

" Attendu que Gustave Flaubert proteste de son respect pour les bonnes mœurs et tout ce qui se rattache à la morale religieuse ; qu'il n'apparaît pas que son livre ait été, comme certaines œuvres, écrit dans le but unique de donner une satisfaction aux passions sensuelles, à esprit de licence et de débauche, ou de ridiculiser des choses qui doivent être entourées du respect de tous ;

" Qu'il a eu le tort seulement de perdre parfois de vue les règles que tout écrivain qui se respecte ne doit jamais franchir, et d'oublier que la littérature, comme l'art, pour accomplir le bien qu'elle est appelée à produire, ne doit pas seulement être chaste et pure dans sa forme et dans son expression ;

" Dans ces circonstances, attendu qu'il n'est pas suffisamment établi que Pichat, Gustave Flaubert et Pillet se soient rendus coupables des délits qui leur sont imputés ;

" Le tribunal les acquitte de la prévention portée contre eux et les renvoie sans dépens. "

Raisons

La Gazette vous offre la parfaite démonstration que la Justice est la gardienne des arts.

On sait depuis que l'intervention de Napoléon III fut déterminante pour cet acquittement. l'affaire pour éviter des répercussions sur les élections en Normandie. La liberté d'expression tenait à peu. C'est ce qui explique le caractère alambiqué des motifs du jugement.

sources :

www.bmlisieux.com/curiosa/epinard.htm – bibliothèque municipale de Lisieux

https://francearchives.fr/commemo/recueil-2007/39791

repère à suivre : les jugements de cour

gazette-tetiere.jpgSi vous avez aimé cet article, vous aimerez peut-être Une Lettre d'amour (IV) : le temps de la rupture (Madame Bovary)

 

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Commenter cet article

Marie 17/02/2010 15:44


Je ne connaissais pas les démêlées de Flaubert avec la justice !
Mme Bovary m'a tellement ennuyée ! Il est aujourd'hui surprenant de voir que ce roman a choqué la morale !   :-)
Sans vouloir manquer de respect, la pauvre p'tite dame s'est cruellement torturé les méninges pour pas grand chose : un vaurien et un imbécile ! Je sais, c'est très mal de parler ainsi , mais ça me
fait du bien de se défouler après cette lecture !   :-)


LITTERATUS 17/02/2010 17:47


L'histoire d'une dinde...tragique !


Jean-Yves 17/02/2010 15:02


Mme Bovary, voilà encore un livre, àajouter à ma longue liste de livre à lire.
Dis donc ça rigolait pas en ce temps là !
Tu sais comme j'aime les mots nouveaux, il y en a un que je n'ai pas trouvé dans mon dictionnaire "conapte" dernier mot du dernier paragraphe de la deuxième série "d'attendus".
Jean-Yves


LITTERATUS 17/02/2010 17:39


Je ne l'ai pas trouvé moi non plus dans le dictionnaire : mais con (= cum, soit avec) apte : mais cela reste à vérifier !


fresita roja 16/02/2010 11:45


Loin de ma douce France ça fait du bien de retrouver un peu ses classiques.
bises et bonne journée


LITTERATUS 16/02/2010 13:22


Soyez la bienvenue ici où l'on aime la littérature sous toutes ses formes par-delà les mers et les océans...


Pascal Miletto 15/02/2010 22:02



Passionnante cette histoire ! On trouvera ici le réquisitoire du Procureur Ernest Pinard…


http://pagesperso-orange.fr/jb.guinot/pages/requisitoire.html


Il vaut son pesant de cacahouètes… notamment « l’art sans règle n’est plus l’art ».



LITTERATUS 16/02/2010 10:53


Je viens de lire son réquisitoire grâce au lien ci-dessus ! cela permet de mesurer l'ampleur de cette affaire à l'époque ! Pinard a été le procureur de Baudelaire dans l'affaire des Fleurs du
mal rendue la même année ! un grand merci pour toutes ces précisions...


martine 14/02/2010 19:06


Ouf, à un moment j'ai crains le pire !


LITTERATUS 14/02/2010 19:30


En trois temps ce jugement fut dit !