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Samedi 13 février 2010 6 13 /02 /Fév /2010 07:11

 

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 La Gazette vous offre la parfaite démonstration que la Justice est la gardienne des arts.

 

Lisez l'extrait du jugement dans une affaire célèbre liant la Littérature et la justice.


****

Flaubert, son éditeur et son imprimeur sont poursuivis devant le tribunal correctionnel de la Seine. Il leur est reproché d'avoir commis les délits d'outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs dans le cadre de la parution du roman, Madame Bovary, dans le journal, la Revue de Paris.

 

Analysons le jugement constitué de trois parties pour le moins surprenantes.


1. La décision reprend dans un premier temps les éléments de nature à justifier l'outrage.

"(…) Attendu que les passages incriminés, envisagés abstractivement et isolément présentent effectivement soit des expressions, soit des images, soit des tableaux que le bon goût réprouve et qui sont de nature à porter atteinte à de légitimes et honorables susceptibilités ;

" Attendu que les mêmes observations peuvent s'appliquer justement à d'autres passages non définis par l'ordonnance de renvoi et qui, au premier abord, semblent présenter l'exposition de théories qui ne seraient pas moins contraires aux bonnes mœurs, aux institutions, qui sont la base de la société, qu'au respect dû aux cérémonies les plus augustes du culte ;

"Attendu qu'à ces divers titres l'ouvrage déféré au tribunal mérite un blâme sévère, car la mission de la littérature doit être d'orner et de récréer l'esprit en élevant l'intelligence et en épurant les mœurs plus encore que d'imprimer le dégoût du vice en offrant le tableau des désordres qui peuvent exister dans la société ; » 

 

2. Le tribunal prend en compte l'argumentation de la défense tout en apportant néanmoins une correction sur le plan de  l'esthétisme qui réprouverait le « réalisme ».

" Attendu que les prévenus, et en particulier Gustave Flaubert, repoussent énergiquement l'inculpation dirigée contre eux, en articulant que le roman soumis au jugement du tribunal a un but éminemment moral ; que l'auteur a eu principalement en vue d'exposer les dangers qui résultent d'une éducation non appropriée au milieu dans lequel on doit vivre, et que, poursuivant cette idée, il a montré la femme, personnage principal de son roman, aspirant vers un monde et une société pour lesquels elle n'était pas faite, malheureuse de la condition modeste dans laquelle le sort l'aurait placée, oubliant d'abord ses devoirs de mère, manquant ensuite à ses devoirs d'épouse, introduisant successivement dans sa maison l'adultère et la ruine, et finissant misérablement par le suicide, après avoir passé par tous les degrés de la dégradation la plus complète et être descendue jusqu'au vol ;

" Attendu que cette donnée, morale sans doute dans son principe, aurait dû être complétée dans ses développements par une certaine sévérité de langage et par une réserve contenue, en ce qui touche particulièrement l'exposition des tableaux et des situations que le plan de l'auteur lui faisait placer sous les yeux du public ;

" Attendu qu'il n'est pas permis, sous prétexte de peinture de caractère ou de couleur locale, de reproduire dans leurs écarts les faits, dits et gestes des personnages qu'un écrivain s'est donné mission de peindre ; qu'un pareil système, appliqué aux œuvres de l'esprit aussi bien qu'aux productions des beaux-arts, conduirait à un réalisme qui serait la négation du beau et du bon et qui, enfantant des œuvres également offensantes pour les regards et pour l'esprit, commettrait de continuels outrages à la morale publique et aux bonnes mœurs ;

" Attendu qu'il y a des limites que la littérature, même la plus légère, ne doit pas dépasser, et dont Gustave Flaubert et co-inculpés paraissent ne s'être pas suffisamment rendu conapte ; »

 

  3. Après tous ces attendus, le tribunal finit par dévoiler son argument définitif qui conduit à l'acquittement des prévenus.

" Mais attendu que l'ouvrage dont Flaubert est l'auteur est une œuvre qui parait avoir été longuement et sérieusement travaillée, au point de vue littéraire et de l'étude des caractères que les passages relevés par l'ordonnance de renvoi, quelque répréhensibles qu'ils soient, sont peu nombreux si on les compare à l'étendue de l'ouvrage ; que ces passages, soit dans les idées qu'ils exposent, soit dans les situations qu'ils représentent, rentrent dans l'ensemble des caractères que l'auteur a voulu peindre, tout en les exagérant et en les imprégnant d'un réalisme vulgaire et souvent choquant ;

" Attendu que Gustave Flaubert proteste de son respect pour les bonnes mœurs et tout ce qui se rattache à la morale religieuse ; qu'il n'apparaît pas que son livre ait été, comme certaines œuvres, écrit dans le but unique de donner une satisfaction aux passions sensuelles, à esprit de licence et de débauche, ou de ridiculiser des choses qui doivent être entourées du respect de tous ;

" Qu'il a eu le tort seulement de perdre parfois de vue les règles que tout écrivain qui se respecte ne doit jamais franchir, et d'oublier que la littérature, comme l'art, pour accomplir le bien qu'elle est appelée à produire, ne doit pas seulement être chaste et pure dans sa forme et dans son expression ;

" Dans ces circonstances, attendu qu'il n'est pas suffisamment établi que Pichat, Gustave Flaubert et Pillet se soient rendus coupables des délits qui leur sont imputés ;

" Le tribunal les acquitte de la prévention portée contre eux et les renvoie sans dépens. "

 

source : www.bmlisieux.com/curiosa/epinard.htm – bibliothèque municipale de Lisieux


gazette-tetiere.jpgSi vous avez aimé cet article, vous aimerez peut-être Une Lettre d'amour (IV) : le temps de la rupture (Madame Bovary)

Par LITTERATUS - Ecrire un commentaire - Publié dans : Vers et prose
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Commentaires

Je ne connaissais pas les démêlées de Flaubert avec la justice !
Mme Bovary m'a tellement ennuyée ! Il est aujourd'hui surprenant de voir que ce roman a choqué la morale !   :-)
Sans vouloir manquer de respect, la pauvre p'tite dame s'est cruellement torturé les méninges pour pas grand chose : un vaurien et un imbécile ! Je sais, c'est très mal de parler ainsi , mais ça me fait du bien de se défouler après cette lecture !   :-)
Commentaire n°1 posté par Marie le 17/02/2010 à 15h44
L'histoire d'une dinde...tragique !
Réponse de LITTERATUS le 17/02/2010 à 17h47
Mme Bovary, voilà encore un livre, àajouter à ma longue liste de livre à lire.
Dis donc ça rigolait pas en ce temps là !
Tu sais comme j'aime les mots nouveaux, il y en a un que je n'ai pas trouvé dans mon dictionnaire "conapte" dernier mot du dernier paragraphe de la deuxième série "d'attendus".
Jean-Yves
Commentaire n°2 posté par Jean-Yves le 17/02/2010 à 15h02
Je ne l'ai pas trouvé moi non plus dans le dictionnaire : mais con (= cum, soit avec) apte : mais cela reste à vérifier !
Réponse de LITTERATUS le 17/02/2010 à 17h39
Loin de ma douce France ça fait du bien de retrouver un peu ses classiques.
bises et bonne journée
Commentaire n°3 posté par fresita roja le 16/02/2010 à 11h45
Soyez la bienvenue ici où l'on aime la littérature sous toutes ses formes par-delà les mers et les océans...
Réponse de LITTERATUS le 16/02/2010 à 13h22

Passionnante cette histoire ! On trouvera ici le réquisitoire du Procureur Ernest Pinard…

http://pagesperso-orange.fr/jb.guinot/pages/requisitoire.html

Il vaut son pesant de cacahouètes… notamment « l’art sans règle n’est plus l’art ».

Commentaire n°4 posté par Pascal Miletto le 15/02/2010 à 22h02
Je viens de lire son réquisitoire grâce au lien ci-dessus ! cela permet de mesurer l'ampleur de cette affaire à l'époque ! Pinard a été le procureur de Baudelaire dans l'affaire des Fleurs du mal rendue la même année ! un grand merci pour toutes ces précisions...
Réponse de LITTERATUS le 16/02/2010 à 10h53
Ouf, à un moment j'ai crains le pire !
Commentaire n°5 posté par martine le 14/02/2010 à 19h06
En trois temps ce jugement fut dit !
Réponse de LITTERATUS le 14/02/2010 à 19h30
Bonjour L

Il faut toujours passer par de tels combats pour faire évoluer les choses

Bien difficile de laisser sa plume écrire à sa guise quand il y'a autant de censure!

MERCI encore pour cet article fort intéressant

Très bon dimanche, bises, Lyly
Commentaire n°6 posté par lyly le 14/02/2010 à 10h56
et que le péril était grand !
Réponse de LITTERATUS le 14/02/2010 à 12h56
Nous sommes bien d'accord ...
Commentaire n°7 posté par lizagrèce le 13/02/2010 à 18h56
Tout va bien donc...
Réponse de LITTERATUS le 13/02/2010 à 19h28
Sans compter que le suicide était (et est toujours) réprouvé par la religion catholique. Bien sûr que cette affaire était sérieuse comme tout ce qui touche à la censure. Les lois et les moeurs ont évolué mais il faut toujours être vigilant(e)..
Commentaire n°8 posté par lizagrèce le 13/02/2010 à 17h56
 Toute forme de censure est à surveiller : de celle du "politiquement correct" à celle qui émane des partis religieux extrémistes...
Réponse de LITTERATUS le 13/02/2010 à 18h23
Un procès contre Emma Bovary ? ... Mais c'est la double peine puisqu'elle s'était déjà donné la mort ...
Commentaire n°9 posté par lizagrèce le 13/02/2010 à 16h36
Cette mort présentait un soupçon d'immoralité outre le fait que ce personnage ait manqué à son devoir (sic) d'épouse et de mère (resic) ! L'affaire pour Flaubert était sérieuse. Pour mémoire, on rappelle que  la pièce de théâtre, Dom Juan de Molière, a subi aussi les foudres des dévots et a été amendée partiellement avant d'être jouée dans sa version originale en 1884.(soit 2 siècles plus tard).
Néanmoins, on sent dans le jugement l'essoufllement de la censure morale qui n'était plus en adéquation avec ce siècle de transformations sociales...
Réponse de LITTERATUS le 13/02/2010 à 16h47
Madame Bovary et son réalisme vulgaire ! on rêve... tout cela n'a tenu qu'à un cheveu !
Commentaire n°10 posté par Val le 13/02/2010 à 16h29
Le jugement sur le fil ! Mais un précédent heureux pour Flaubert car l'affaire des Fleurs du Mal de Beaudelaire a été beaucoup plus épineuse : jugement dans la même année (1857) mais condamnation de l'auteur pour outrage aux bonnes moeurs et amende assortie de la suppression de 6 poèmes dans le recueil...
 Réhabiliation de l'auteur en...1949 ! (source http://blog.dalloz.fr/blogdalloz/2007/09/des-lettres-au-.html)
Réponse de LITTERATUS le 13/02/2010 à 17h01
J'adore le concept de blâme sévère ! Le tribunal ne doute pas un instant de la futilité de l'affaire mais il est contraint de rappeler quelques règles de base pour le bon peuple. Et aujourd'hui, ç un classique, édifiant! a+
Commentaire n°11 posté par Pascal le 13/02/2010 à 12h12
Cela nous parait sortir droit d'une revue d'archéologie. La règle de droit qui explique ce qu'il faut écrire : surréaliste et liberticide dans notre société un peu blasée ! L'œuvre de Flaubert a été sauvée et a connu un succès considérable ce qui est le cas chaque fois qu'on essaye d'interdire une création de l'esprit !
Réponse de LITTERATUS le 13/02/2010 à 16h17
Merci, chère Litteratus, pour cette démonstration éloquente des ravages qu'une autorité parfaitement totalitaire tente d'imposer! Cela me renvoie aux prescriptions bien connues par moi du réalisme socialiste, précepte guidant la production artistique des régimes communistes. Le même but : museler, contrôler la création, dicter à l'artiste ce qu'il doit montrer ou pas pour préserver la bonne morale  -  chaste!  -  du public. Ajoutons que ces prescriptions sont, la plupart du temps, parfaitement hypocrites et non respectées par leurs prescripteurs eux-mêmes...
Commentaire n°12 posté par flora le 13/02/2010 à 10h46
Ce qui est incroyable avec ce jugement qui reflète les considérations de son temps,  c'est qu'il extrait toute l'œuvre de la censure morale, chape de plomb posée sur un siècle parfaitement licencieux.
Dire que cette même censure a existé durant l'ère soviétique et que tu l'as bien connue et subie...
Réponse de LITTERATUS le 13/02/2010 à 16h11
 
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