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Gazette littéraire

La faillite d'une banque (Michelet)


La faillite d'une banque (Michelet)

Repères : thème de la finance : présentation

Une faillite retentissante

Après avoir évoqué la question de la confiance, il convient de voir aujourd'hui le cas d'une des plus grandes faillites d'un système bancaire. Les garanties de l'Etat n'existaient pas encore...

En 1716, John Law propose ses services au Régent, Philippe d'Orléans. Ce dernier comprend très vite l'intérêt qu'il peut obtenir dans la mise en place des idées audacieuses de l'écossais. Il en escompte en effet un avantage : le désendettement du royaume. Il décide donc de le soutenir. L'économiste crée pour les besoins de la cause une banque qui dispense -pour la première fois dans l'histoire de la finance- du papier-monnaie en échange de l'or et de l'argent. Cet organisme deviendra en 1718 la première Banque d'État.

Il fonde en outre une compagnie commerciale aux fins de réaliser des échanges avec les colonies.

Ces deux entités fusionnent en 1720. La Banque brasse dès lors des sommes très importantes. Le système semble fonctionner. Cependant, une spéculation à la hausse orchestrée par les ennemis du financier va mener à la faillite de l'établissement. Au mois de juin 1720, devant l'envolée du prix des actions, les déposants, inquiets, cherchent à récupérer leurs pièces d'or et d'argent. Tout ceci en vain. La confiance s'effondre, Law s'enfuit... la ruine s'installe...

 

L'extrait qui vous est proposé se déroule au mois de juillet 1720 ; l'historien Michelet, bien en verve, retrace les scènes de panique qui ont saisi les déposants :

***

"Dans la nuit du 16 au 17, il y a déjà quinze mille personnes. On était poussé, on poussait. Au jour, on vit avec horreur qu’on poussait des cadavres. Ils allaient, mais ils étaient morts. On en retire de douze à quinze ; on les promène devant l’hôtel de Law, dont on casse les vitres. On porte un corps de femme au Louvre, au petit roi Louis XV. Villeroy, effrayé, descend, paie l’enterrement. Trois corps vont au Palais-Royal. Il était six heures du matin. Le régent, « blanc comme sa cravate, » s’habille en hâte. Deux ministres descendent, haranguent, amusent ce peuple, au fond crédule et débonnaire. Cependant des soldats déguisés avaient filé dans le palais. À neuf heures, le régent, assez fort, fit ouvrir la grille ; le torrent s’y jeta, et, la grille se refermant, il fut coupé. On en eut bon marché. Law osa sortir à dix heures. Reconnu, arrêté, il descendit de voiture, montra le poing, et dit : « Canaille ! » On recula. Lui entré au Palais-Royal, son carrosse fut brisé, le cocher blessé. Law n’osa plus sortir, coucha chez le régent.

Le parlement, loin d’apaiser les choses, repoussait durement les expédiens de Law, ses essais misérables pour ramener un peu de vie, de confiance. Le 20 juillet, on condamna ce corps au très doux exil de Pontoise, vraie faveur qu’il méritait peu et qui le posait glorieusement devant le public. Le régent donna de l’argent pour faciliter le petit voyage, en donna au premier président pour tenir table ouverte et régaler les magistrats. En arrivant, pour poser leur justice, leur inaliénable droit, ils dressèrent leur gibet, jugèrent, firent pendre un chat : facétie déplacée dans ce moment tragique. Une autre, ce fut le spectacle du grand patriote Conti, qui vint mettre le poing sous le nez au régent. Le héros de la rue Quincampoix, illustre par ses trois fourgons, grotesque par sa galante femme et par sa figure ridicule, tout à coup se pose en Caton. Lui seul peut réformer l’état. Il va se mettre à la tête des troupes et prendre la régence. On rit. Ce fou n’est pas le seul. Il arrive alors ce qu’on voit aux époques infiniment malades : tout esprit s’obscurcit. Law, le régent, quand on les suit de près, sans être tout à fait en démence, sont manifestement effarés, incertains ; ils perdent le sens du réel et toute présence d’esprit. Ni l’un ni l’autre n’étaient nés pour endurer froidement la haine publique, et ils en étaient éperdus.

L’anathème, la malédiction des grandes foules a un magnétisme terrible pour frapper d’impuissance, d’aveuglement, d’hébétement. Ils essaient coup sur coup je ne sais combien de choses vaines, puériles, font édits sur édits. Par exemple Law imagine d’inviter les négocians à faire des dépôts à la Banque, à faire leurs comptes en banque, à la manière de la Hollande ; on recevra et l’on paiera pour eux. La belle imitation ! comme il est vraisemblable, dans un tel discrédit, que cette misérable caisse va attirer l’argent comme l’antique, la vénérable, la solide caisse d’Amsterdam !

Autre essai ridicule. On s’avise un peu tard de séparer la compagnie de la Banque ; on se figure qu’après avoir cruellement ruiné la seconde, on pourra isoler, faire fleurir à part la première, comme pure compagnie de commerce. Qui ne voit que ces deux noyés, quoi qu’on fasse, fortement liés, ont même pierre au cou qui les emporte au fond de l’eau ?

On avait balayé la place Vendôme. Agiotage et brocantage, toutes les ordures à la fois furent transportées chez le prince de Carignan, dans les baraques que ce spéculateur avait faites et louait à 500 fr. par mois dans son jardin de Soissons (Halle-au-Blé) ; mais là encore le brocantage, la friperie, primèrent la Bourse. Il fallut fermer cet égout.

Aucun paiement depuis le 21 juillet 1720. Souffrances intolérables. Les petits billets de 10 francs n’étant plus même payés et ne s’échangeant pas, on meurt de faim. De là ces fureurs, ces menaces de mort contre Law et le régent. Le peuple parisien sort de son caractère jusqu’à insulter, à poursuivre des femmes. Aux Champs-Elysées, on reconnaît la livrée de Law ; on jette des pierres à son carrosse, qui promenait sa fille : une pierre atteint, blesse l’enfant. On fit à Londres la gageure, de forts paris même, que le régent « ne passerait pas le 25 septembre. »

Law cependant osait rester encore. M. le Duc y avait intérêt, ainsi que d’autres ; ils le couvraient. Cependant les Duverney, les violens ennemis de Law ; étaient revenus de l’exil. Leur faction fit supprimer la banque (10 octobre). Ils avaient obtenu le 30 une défense significative de sortir du royaume sans passeport, annonce claire des mesures violentes dont on frapperait les enrichis, des spoliations, des procès, d’un visa nouveau et peut-être d’une nouvelle chambre de justice. Qui le premier y eût été traîné ? Law sans nul doute. Et qu’eût-il dit ? Eût-il pu se défendre sans accuser les princes, et les profusions du régent, et les brigandages de M. le Duc ? Celui-ci réfléchit, arrangea le départ de Law. Dans une belle voiture de promenade à six chevaux, il monta avec le chancelier de la maison d’Orléans et une dame jeune et jolie, fort intéressée à coup sûr à ce qu’il échappât. C’était la marquise de Prie. Hors de Paris attendait une autre voiture, du duc de Bourbon, une rapide voiture de voyage pour le mener à la plus proche frontière. Un fils de d’Argenson, intendant sur cette frontière du nord, l’y arrêta, demanda à Paris ce qu’il fallait en faire. Réponse : « Le laisser passer, mais lui retenir sa cassette, » une cassette des bijoux de sa femme, dernière ressource du proscrit !

En 1729, Law mourait misérable à Venise, espérant toujours et réclamant toujours. "


Paris et la France sous Law, J. MICHELET.

http://fr.wikisource.org/wiki/Paris_et_la_France_sous_Law

 

Repères à suivre : présentation : la Bourse (Verhaeren)

 

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