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Samedi 7 novembre 2009 6 07 /11 /Nov /2009 08:05

La destinée humaine ? Un vaste sujet aux zones d'ombre innombrables. Devant tant d'incertitudes, il est loisible à l'être humain d'en rire … Le plus souvent pour éviter d'avoir à en pleurer...

Le conte en tant que genre littéraire peut receler à cet égard des trésors d'humour.

Découvrez l'histoire édifiante du Pauvre Bougre et du Génie, d'Alphonse Allais.

La morale de l'histoire ? Réfléchissons bien à nos vœux avant de demander qu'ils se réalisent...

 

***

 

« Il y avait une fois un pauvre Bougre... Tout ce qu'il y avait de plus calamiteux en fait de pauvre Bougre.

Sans relâche ni trêve, la guigne, une guigne affreusement verdâtre, s'était acharnée sur lui, une de ces guignes comme on n'en compte pas trois dans le siècle le plus fertile en guignes.

Ce matin-là, il avait réuni les sommes éparses dans les poches de son gilet.

Le tout constituait un capital de 1 franc 90 (un franc quatre-vingt-dix).

C'était la vie aujourd'hui. Mais demain ? Pauvre Bougre ! (...)

Toute la journée du pauvre Bougre se passa en chasses folles, en escaliers mille fois montés et descendus, en anti-chambres longuement hantées, en courses qui n'en finiront jamais. En tout cela pour pas le moindre résultat.

Pauvre Bougre !

Afin d'économiser son temps et son argent, il n'avait pas déjeuné !

(Ne vous apitoyez pas, c'était son habitude).

Sur les six heures, n'en pouvant plus, le pauvre Bougre s'affala devant un guéridon de mastroquet* des boulevards extérieurs.

Un bon caboulot qu'il connaissait bien, où pour quatre sous on a la meilleure absinthe du quartier.

Pour quatre sous, pouvoir se coller un peu de paradis dans la peau, comme disait feu Scribe, ô joie pour les pauvres Bougres !

Le nôtre avait à peine trempé ses lèvres dans le béatifiant liquide, qu'un étranger vint s'asseoir à la table voisine.

Le nouveau venu, d'une beauté surhumaine, contemplait avec une bienveillance infinie le pauvre Bougre en train d'engourdir sa peine à petites gorgées.

- Tu ne parais pas heureux, pauvre Bougre ? fit l'étranger d'une voix si douce qu'elle semblait une musique d'anges.

- Oh non... pas des tas !

- Tu me plais beaucoup, pauvre Bougre, et je veux faire ta félicité. Je suis un bon Génie. Parle ... Que te faut-il pour être parfaitement heureux ?

- Je ne souhaiterais qu'une chose, bon Génie, c'est d'être assuré d'avoir cent sous par jour jusqu'à la fin de mon existence.

- Tu n'es vraiment pas exigeant, pauvre Bougre ! Aussi ton souhait va-t-il être immédiatement exaucé.

Être assuré de cent sous par jour ! Le pauvre Bougre rayonnait.

Le bon Génie continua :

- Seulement, comme j'ai autre chose à faire que de t'apporter tes cent sous tous les matins et que je connais le compte exact de ton existence, je vais te donner tout ça ... en bloc.

Tout ça en bloc !

Apercevez-vous d'ici la tête du pauvre Bougre !

Tout ça en bloc !

Non seulement il était assuré de cent sous par jour, mais dès maintenant il allait toucher tout ça ... en bloc !

Le bon Génie avait terminé son calcul mental.

- Tiens, voilà ton compte, pauvre Bougre !

Et il allongea sur la table 7 francs 50 (sept francs cinquante).

Le pauvre Bougre, à son tour, calcula le laps que représentait cette somme.

Un jour et demi !

N'avoir plus qu'un jour et demi à vivre ! Pauvre Bougre !

- Bah ! murmura-t-il, j'en ai vu bien d'autres !

Et, prenant gaîment son parti, il alla manger ses 7 francs 50 avec des danseuses. »


 Alphonse Allais, À l'œil, Le pauvre Bougre et le bon génie. Wikisource.

 

* mastroquet : café
gazette-tetiere.jpgSi vous avez aimé cet article, vous aimerez peut-être Les variations du temps (VI) : le temps des réalités (Charles Perrault)
Par LITTERATUS - Ecrire un commentaire - Publié dans : Vers et prose
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Commentaires

Le comble du cynisme!
Commentaire n°1 posté par Cat le 10/11/2009 à 09h53
de l'humour noir !
Réponse de LITTERATUS le 10/11/2009 à 15h19
Il faut se méfier du capital ! J'ai toujours préféré les rentes...
Commentaire n°2 posté par Théo le 08/11/2009 à 17h59
à transmettre à ceux qui veulent convertir la rente en capital !
Réponse de LITTERATUS le 08/11/2009 à 18h02
Je reste avec mes souhaits ! c'est plus sûr !
Commentaire n°3 posté par Nath le 08/11/2009 à 13h07
Je ne sais pas si c'est plus sûr,  l'ignorance peut paraître réconfortante !
Réponse de LITTERATUS le 08/11/2009 à 18h01
Tout à fait ! J'ai joué beaucoup de monologues.. j'aimais bien ...
Commentaire n°4 posté par lizagrèce le 07/11/2009 à 17h09
Parlons au présent !
Réponse de LITTERATUS le 08/11/2009 à 18h00
Je faisais "tout en un" ... Conteur et Pauvre Bougre ...
Commentaire n°5 posté par lizagrèce le 07/11/2009 à 14h01
un one man show  en somme !
Réponse de LITTERATUS le 07/11/2009 à 15h07
J'adore ce texte que j'ai mis en scène et joué il y a plusisuers années à Honfleur


Preuve en image
Commentaire n°6 posté par lizagrèce le 07/11/2009 à 13h27
Décidément ! tu m'étonneras toujours... tu jouais le rôle du pauvre bougre ?
Réponse de LITTERATUS le 07/11/2009 à 13h54
Incroyable ce conte ! une vraie découverte ! quel esprit cet Alphonse Allais !
Commentaire n°7 posté par val le 07/11/2009 à 12h02
Je suis contente de vous le faire découvrir !
Réponse de LITTERATUS le 07/11/2009 à 13h55
 
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