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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

La critique de Napoléon...le petit (Victor Hugo)

  

Le thème de l'Autre induit aussi des comparaisons entre les hommes à l'image de la critique de Hugo à l'égard de Napoléon III dit Napoléon-le-Petit en référence à Napoléon Bonaparte.

Napoléon le petit, Victor Hugo, thème autre, livres

 

repères : thème de l'Autre : L'un et l'Autre (VIII)

Dans l'article précédent, nous avons vu le cas du dédoublement de personnalité, découvrons la critique que nous portons sur nos contemporains.

C'est la plume de Victor Hugo qui sera convoquée aujourd'hui.

Napoléon

La Gazette poursuit son étude sur le thème de l'autre en vous proposant la lecture désopilante d'un portrait d'un homme d'état qui porte le même prénom que son illustre oncle...

La comparaison entre Napoléon le Grand et Napoléon le Petit vous est suggérée sous la plume d'un pamphlétaire célèbre, Victor Hugo, qui avait plus d'une raison d'en vouloir à Napoléon III. *

L'histoire a réhabilité néanmoins l'homme d'état...

Mais ne boudons pas notre plaisir et commençons notre lecture !

***

« Louis Bonaparte est un homme de moyenne taille, froid, pâle, lent, qui a l'air de n'être pas tout à fait réveillé. Il a publié, nous l'avons rappelé déjà, un Traité assez estimé sur l'artillerie, et connaît à fond la manœuvre du canon. Il monte bien à cheval. Sa parole traîne avec un léger accent allemand. Ce qu'il y a d'histrion en lui a paru au tournoi d'Eglington. Il a la moustache épaisse et couvrant le sourire comme le duc d'Albe, et l'œil éteint comme Charles IX.

Si on le juge en dehors de ce qu'il appelle « ses actes nécessaires » ou « ses grands actes », c'est un personnage vulgaire, puéril, théâtral et vain. Les personnes invitées chez lui, l'été, à Saint-Cloud, reçoivent, en même temps que l'invitation, l'ordre d'apporter une toilette du matin et une toilette du soir. Il aime la gloriole, le pompon, l'aigrette, la broderie, les paillettes et les passe-quilles, les grands mots, les grand titres, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir. En sa qualité de parent de la bataille d'Austerlitz, il s'habille en général.

Peu lui importe d'être méprisé, il se contente de la figure du respect.(...)

Avant le 2 décembre, les chefs de la droite disaient volontiers de Louis Bonaparte : C'est un idiot. Ils se trompaient. Certes, ce cerveau est trouble, ce cerveau a des lacunes, mais on peut y déchiffrer par endroits plusieurs pensées de suite et suffisamment enchaînées. C'est un livre où il y a des pages arrachées. À tout moment quelque chose manque. Louis Bonaparte a une idée fixe, mais une idée fixe n'est pas l'idiotisme. Il sait ce qu'il veut, et il y va. A travers la justice, à travers la loi, à travers la raison, à travers l'honnêteté, à travers l'humanité, soit, mais il y va.

Ce n'est pas un idiot. C'est tout simplement un homme d'un autre temps que le nôtre. Il semble absurde et fou parce qu'il est dépareillé. Transportez-le au seizième siècle en Espagne, et Philippe II le reconnaîtra ; en Angleterre, et Henry VIII lui sourira ; en Italie, et César Borgia lui sautera au cou. Ou même bornez-vous à le placer hors de la civilisation européenne, mettez-le, en 1817, à Janina, Ali-pacha lui tendra la main. (...)

Ses partisans – il en a – le mettent volontiers en parallèle avec son oncle, le premier Bonaparte. Ils disent : « L'un a fait le 18 brumaire, l'autre a fait le 2 décembre ; ce sont deux ambitieux. » Le premier Bonaparte voulait réédifier l'empire d'occident, faire l'Europe vassale, dominer le continent de sa puissance et l'éblouir de sa grandeur, prendre un fauteuil et donner aux rois des tabourets, faire dire à l'histoire : Nemrod, Cyrus, Alexandre, Annibal, César, Charlemagne, Napoléon, être un maître du monde. Il l'a été. C'est pour cela qu'il a fait le 18 brumaire. Celui-ci veut avoir des chevaux et des filles, être appelé monseigneur, et bien vivre. C'est pour cela qu'il a fait le 2 décembre. – Ce sont deux ambitieux ; la comparaison est juste.

Ajoutons que, comme le premier, celui-ci veut aussi être empereur. Mais ce qui calme un peu les comparaisons, c'est qu'il y a peut-être quelque différence entre conquérir l'empire et le filouter. Quoi qu'il en soit, ce qui est certain, et ce que rien ne peut voiler, pas même cet éblouissant rideau de gloire et de malheur sur lequel on lit : Arcole, Lodi, les Pyramides, Eylau, Friedland, Saint-Hélène, ce qui est certain, disons-nous, c'est que le 18 brumaire est un crime dont le 2 décembre a élargi la tache sur la mémoire de Napoléon.

M. Louis Bonaparte se laisse volontiers entrevoir socialiste. Il sent qu'il y a là pour lui une sorte de champ vague, exploitable à l'ambition. Nous l'avons dit, il a passé son temps dans sa prison à se faire une quasi-réputation de démocrate. Un fait le peint. Quand il publia, étant à Ham, son livre sur l'Extinction du paupérisme, livre en apparence ayant pour but unique et exclusif de sonder la plaie des misères du peuple et d'indiquer les moyens de la guérir, il envoya l'ouvrage à un de ses amis avec ce billet qui a passé sous nos yeux : « Lisez ce travail sur le paupérisme et dites-moi si vous pensez qu'il soit de nature à me faire du bien. »

Le grand talent de M. Louis Bonaparte, c'est le silence. (…)

Faire le mort, c’est là son art. Il reste muet et immobile, en regardant d'un autre côté que son dessein, jusqu'à l'heure venue. Alors il tourne la tête et fond sur sa proie. Sa politique vous apparaît brusquement à un tournant inattendu, le pistolet au poing, ut fur. Jusque-là, le moins de mouvement possible.(...)

Ce silence, cependant, Louis Bonaparte le rompt quelquefois. Alors il ne parle pas, il ment. Cet homme ment comme les autres hommes respirent. Il annonce une intention honnête, prenez garde ; il affirme, méfiez vous ; il fait un serment, tremblez.

Machiavel a fait des petits. Louis Bonaparte en est un. (…)

Dans ses entreprises il a besoin d'aides et de collaborateurs ; il lui faut ce qu'il appelle lui-même « des hommes ». Diogène les cherchait tenant une lanterne, lui il les cherche un billet de banque à la main. Il les trouve. De certains côtés de la nature humaine produisent toute une espèce de personnages dont il est le centre naturel et qui se groupent nécessairement autour de lui selon cette mystérieuse loi de gravitation qui ne régit pas moins l'être moral que l'atome cosmique. Pour entreprendre « l'acte du 2 décembre », pour l'exécuter et pour le compléter, il lui fallait de ces hommes ; il en eut. Aujourd'hui il en est environné, ces hommes lui font cour et cortège ; ils mêlent leur rayonnement au sien. A de certaines époques de l'histoire, il y a des pléiades de grands hommes ; à d'autres époques, il y a des pléiades de chenapans. Pourtant, ne pas confondre l'époque, la minute de Louis Bonaparte, avec le dix-neuvième siècle ; le champignon vénéneux pousse au pied du chêne, mais n'est pas le chêne.

M. Louis Bonaparte a réussi. Il a pour lui désormais l'argent, l'agio, la banque, la bourse, le comptoir, le coffre-fort, et tous ces hommes qui passent si facilement d'un bord à l'autre quand il n'y a à enjamber que de la honte. Il a fait de M. Changarnier une dupe, de M. Thiers une bouchée, de M. de Montalembert un complice, du pouvoir une caverne, du budget sa métairie. Il a frappé de son stylet la République, mais la République est comme les déesses d'Homère, elle saigne et ne meurt pas. On grave à la Monnaie une médaille, dite médaille du 2 décembre, en l'honneur de la manière dont il tient ses serments. La frégate la Constitution a été débaptisée, et s'appelle la frégate l'Elysée. Il peut, quand il voudra, se faire sacrer par M. Sibour et échanger la couchette de l'Élysée contre le lit des Tuileries. En attendant, depuis sept mois, il s'étale ; il a harangué, triomphé, présidé des banquets, pris des millions, donné des bals, dansé, régné, paradé et fait la roue ; il s’est épanoui dans sa laideur à une loge d'Opéra, il s'est fait appeler prince-président, il a distribué des drapeaux à l'armée et des croix d'honneur aux commissaires de police. Quand il s'est agi de se choisir un symbole, il s'est effacé et a pris l'aigle ; modestie d'épervier. »

Napoléon le Petit, Victor Hugo, 1ère partie, chapitre 6, le portrait. Wikisource.

  ***

* Après avoir soutenu en 1848 l'élection présidentielle de Louis Napoléon Bonaparte, Victor Hugo siègera en tant que conservateur comme député un an plus tard. Refusant de voter des lois qu'il trouve réactionnaires, il votera à gauche. Puis à la suite du coup d'état du 2 décembre 1851, il entre dans la clandestinité en s'opposant au nouveau pouvoir. Il s'enfuit le 11 décembre 1851 en Belgique avant de se voir obligé à l'exil du fait d'un décret de proscription (1852). Il sera un fervent opposant du Second Empire dont il attendra la chute pour rentrer en France....

Source : expositions.bnf.fr/hugo/.../engagement.htm

 

repère à suivre : l'étude sur la pitié

 

 

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online paper editor 27/08/2014 08:02

Pour critiquer n'implique pas nécessairement de trouver à redire, mais le mot est souvent pris pour signifier la simple expression d'une opposition contre les préjugés, ou une désapprobation. Souvent critique implique un désaccord actif, mais il ne peut signifier prendre parti. Il pourrait juste être une exploration des différents aspects d'une question.

free crm software 14/08/2014 14:41

I am a history student. The picture you added here is very remarkable. I thought it is a real photo at my first sight, and then I understood it is a painting. Do you have more pictures of Napoleon family?

Jean-Yves 03/05/2010 14:35



Oups .... merci donc !
Jean-Yves



LITTERATUS 04/05/2010 08:14



j'apprends aussi...



Jean-Yves 03/05/2010 14:34



Comme je le dis souvent j'ai de grosse lacunes en litterature, et je n'aime pas trébucher sur un mot ou une expression, car parfois cela fausse ma compréhension... d'où mon côté un peu fourmi de
la recherche des définitions.
Et c'est toujours un plaisir d'apprendre quelque chose de nouveau.
Jean-Yves



LITTERATUS 04/05/2010 08:14



C'est toujours un plaisir de chercher ensemble le sens des mots !



Jean-Yves 29/04/2010 14:21



Et bien ! J'ai bien eu du mal avec cet article, je n'arrivais pas à rentré dedans, ce qui est toujours le cas... Je n'ai pas compris l'expression : "ut fur"


"le pistolet au poing, ut fur. Jusque-là, le moins de mouvement possible.(...)"



Jean-Yves



LITTERATUS 29/04/2010 14:37



Tu es d'une patience incroyable, lisant tout dans les détails; Pour répondre à ta question, ut fur en latin veut dire comme un voleur !