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Gazette littéraire

L'ère du divertissement permanent

L'ère du divertissement permanent

 

 

repères : thème du ridicule : le feuilleton


Introduction de Théodore dans le monde

Il passa à l'action dès le lendemain de son arrivée en cherchant par l'intermédiaire du concierge de l'hôtel à se faire réserver la meilleure loge de la salle Favart. Il ne regarda pas à la dépense. A ce régime, il savait que les subsides paternels seraient vite dilapidés. Mais l'investissement en valait la chandelle. Il verrait bien avec l'insouciance de son âge qu'il est toujours possible de revenir à bonne fortune. Il était jeune sans beaucoup de besoins. Il ne s'en inquiétait pas pour l'heure. Cette confiance en lui reposait sur une croyance absolue et un peu ridicule que son destin se jouait là. La chance lui sourit. Insolente bonne fortune. On se demanda qui était le ténébreux jeune homme assis seul à sa loge ? On chercha immédiatement à faire sa connaissance. On assista à une surenchère pour se le faire présenter. Après ce premier pas réussi, il ne lui fut pas difficile de se faire inviter partout. On était facilement abordé par un certain nombre d'invités eux-mêmes un peu pique-assiette. Qu'importait, tout baignait en effet dans le divertissement permanent. Un nouveau convive restait toujours une attraction de tous les instants.

 

Le succès du nouveau-venu

De son côté, Théodore avait compris qu'il devait se mettre en devoir de faire des connaissances. Il voulait jouer la carte de la sociabilité pour se faire introduire dans le milieu de la haute société parisienne. Il se lança ce défi pour son œuvre ; il se laissa en réalité prendre au jeu. Théodore aimait à se pomponner sans craindre le ridicule ; il portait remarquablement l'habit noir et la cape. Les subsides familiaux lui permettaient de paraître à son avantage. Il ne manqua pas de dépenser pour paraître....


Aux Ormes, Martial de Lauzun se tenait informé de la situation de son fils. Surpris par le succès de ce dernier qui flattait sa vanité, il ne rechigna pas à rallonger le montant de la rente mensuelle. Il lui sembla que son rejeton avait mis fin à ses lubies. Il se félicita de son choix judicieux. Il ne savait pas qu'il avait au contraire précipité son fils dans une arène. Il serait même l'artisan d'une mise à mort, celle de la bonne conscience d'après guerre. Il n'en mesurait pas la portée, ni la boue à venir sur son nom....


La claudication de Théodore le rendait à tous un peu spécial. Inutile de lui demander l'origine et la nature de sa blessure, on la comprenait aussitôt. Un rescapé de la Grande Guerre méritait tout le respect. Respect et non pitié. On n'était plus au temps de la commisération, mais de la fête. Cette dernière n'avait jamais cessé pendant les quatre années du conflit armé. Mais depuis, l'armistice, elle avait pris un tout totalement débridée. Il n'y avait plus que de bonnes raisons pour se réjouir : on ne verrait plus de mort, on ne verrait plus de sang. La vie reprenait ses droits. On en avait assez soupé comme cela ! Place aux réjouissances et au diable le ridicule !

 

A l'endroit de Théodore, il n'y avait donc pas de place pour la pitié ; cela tombait bien car il ne l'avait jamais goûtée. Son pas lourd lui conférait un brevet d'honorabilité, un véritable sésame. Il en usa et en abusa à loisir. Sa blessure le rendait aussi attrayant ; Théodore s'en aperçut et sut se mettre en valeur de manière habile. S'il n'en parlait jamais, il s'arrangeait pour qu'on en parlât à sa place. Sa réputation le précédait. Tout un art... Son carnet d'adresses s'étoffa en quelques semaines. Il fut étonné d'apprécier la compagnie des gens de son âge. Jamais il ne leur sembla être importun avec sa jambe en bois, son complexe de mutilé. On n'aime guère faire naître un malaise à sa vue. Lui, moins que quiconque... Autour de lui, du bruit, des rires, de l'insouciance, rythme ternaire qui lui convint parfaitement. Il aima les soirées où l'on s'amusait et l'on buvait immodérément pour oublier la tragédie des années de guerre. On disait des bêtises ! Nul ne craignait le ridicule ! Le ridicule, c'était la mort ! Il se surprit à rire des spectacles de la salle Favart. Il découvrit Dada et la musique d'Erik Satie.

 

Il avait habilement su créer de toute pièce une marque de fabrique propre à lui-même. La nature l'avait doté de talents. Il ne se gênait pas pour en user. Il misa sa destinée sur l'opposition entre son lourd handicap et son esprit ; dans sa bouche sortait toujours une répartie fine et drôle. Ses paroles portaient loin. Là où certains ne mettaient que de l'emphase, quelque chose artificiel, lui y mettait de la conviction et il le faisait avec un dosage subtile de provocation et d'humour. Rapidement, en quelques mois, il devint la coqueluche des salons. Il devint une sorte de mascotte avec lequel on était toujours assuré de s'amuser. Théodore de Lauzun, une valeur sûre sur le plus haut de l'échelle du divertissement. Chacun s'assurait de sa présence avant d'accepter la moindre invitation. Lui seul était capable de se rendre à trois soirées successives et d'y briller à toute heure de la nuit. L'alcool l'y aida en le désinhibant ; il ne buvait que ce qui convenait pour aller jusqu'au bout de la nuit. Parmi les joyeux drilles, il restait celui qui paraissait le plus frais.

 

Il avait mis à l'honneur un divertissement particulièrement dangereux qui faisait tomber en pâmoison la gent féminine...


Repères à suivre : le feuilleton : L'étourdissement de la fête par le frissonnement de peur

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