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Gazette littéraire

L'écriture aux prises avec la gestion immobilière (2)

L'écriture aux prises avec la gestion immobilière (2)

 

repères : thème de la finance : le feuilleton


résumé : A la mort de son père, Théodore de Lauzun est à la tête d'un patrimoine immobilier important. Il décide d'investir l'argent gagné durant la guerre dans des placements en bourse. Il devient un habile homme d'affaires. Pour tous, il est évident qu'il rentre enfin dans les rangs et que sa période sulfureuse a pris fin. La vérité au bout des doigts ne semble plus l'animer...

 

****

L'appel de la poésie

Théodore de Lauzun restait en réalité tout dévoué à son œuvre. Il y travaillait tous les matins dès potron-minet jusqu'au déjeuner. Il allait retrouver « sa poésie » comme il aimait à le dire à son épouse. De son côté, Marguerite croyait lui avoir redonné le goût de vivre. La roue du bonheur avait enfin tourné dans le bon sens ! pensait-elle. Elle croyait fermement que leur avenir se peignait dans toutes les couleurs de l'arc en ciel. La jeune femme était heureuse de le savoir occupé à une œuvre poétique même si cela lui était passablement étranger. Elle décrétait qu'il avait droit à son jardin secret. Pour être honnête, elle aurait pu ajouter « tant que cela ne nuit pas à nos intérêts financiers !». La jeune femme avait en effet rapidement pris goût à la société de notables que la famille de son mari côtoyait depuis des générations. Elle devint rapidement une Lauzun, en forçant parfois sur les intonations snobs. Elle regardait en effet les bourgeois avec commisération comme tous ceux qui veulent faire oublier leur propre origine sociale.


Elle goûta également au train de vie que lui apportait le succès des affaires menées par son mari. Elle ne craignait pas d'affirmer à la bonne société périgourdine que son mari avait évolué et qu'il ne pourrait plus écrire de brûlots. Elle en était convaincue lorsqu'elle considérait le labeur entrepris par lui tous les jours de la semaine. Elle le regardait avec admiration donner des ordres, suivre ses chantiers, gérer sa correspondance de ministre, examiner les cours de bourse. Avec ses yeux d'épouse aimante, Marguerite trouvait qu'il était devenu un homme « responsable ». De fait, il avait acquis une véritable respectabilité dans le petit monde des affaires où on oublia même son premier opus, une œuvre de jeunesse....


Sa jeune épouse était bien loin d'imaginer l'état d'esprit dans lequel se trouvait l'homme qu'elle chérissait. Théodore de Lauzun ne se consacrait plus seulement à la poésie comme il le lui disait. Il poursuivait en secret son œuvre débutée avec son premier roman, Sur tous les fronts. Il n'avait pas le courage de l'avouer à son épouse qui tenait tellement à ce qu'il joue le rôle de gentleman farmer. Il aimait aussi à lui faire plaisir. Mais au fil des ans, il se sentait de moins en moins en phase avec ce rôle que l'héritage des Ormes le forçait à jouer. Il s'estimait piégé par l'argent qu'il gagnait et par le train de vie qui en découlait. Il ne voyait pas le sens de sa vie...


Le personnage de Balthazar Dupuis

Rapidement, ce rôle d'homme respectable finit en effet par peser un peu sur les épaules de l'écrivain. Au bout de deux années, il lui procurait même d'affreux cas de conscience. Cette fortune qu'il avait fait fructifier venait en tout point s'opposer à ses propres convictions. Avec lucidité, il se voyait amèrement comme un anarchiste en pantoufles. La poésie le détourna un temps de ce malaise profond. Mais il ne pouvait éluder plus longtemps ce profond décalage entre sa nature profonde et le rôle social qu'il jouait. Un jour, il se dit que la poésie n'est pas faite pour les menteurs. La vérité n'était plus au bout de ses doigts. Il comprit alors qu'il devait se retrouver, faire une synthèse entre ces deux facettes de sa personne. L'écriture d'un nouveau roman lui ouvrit une porte.


C'est ainsi que sous sa plume naquit ainsi un personnage, Balthazar Dupuis, son double parfait. Ancien poilu, riche propriétaire terrien revenu de tout, son héros devait faire fi de ses convictions politiques et esthétiques pour assurer un train de vie à sa famille. Il le mit en scène avec ses portefeuilles boursiers dictant ses ordres à des agents de change avides de gains. Il décrit fidèlement le monde des boursicoteurs, où l'argent règne en maître. Il montra aussi un homme piégé ; l'argent appelle l'argent. Le héros posait un regard plein de mépris sur la vénalité du monde dans lequel il évoluait ; mais ce mépris s'adressait d'abord à lui-même : « Je hais l'homme corrompu que je suis devenu ! ». Il reporta toute son amertume sur son personnage à qui il prêta ses traits de caractère.

 

Loin de se sentir apaisé, la gestation de son œuvre lui causa d'autres tourments. Il considéra qu'il menait une vie totalement fragmentée en deux, la première dédiée à la contestation, le matin et la seconde, à l'ordre, l'après-midi. Sa situation n'était pas loin de la schizophrénie. Son roman mit du temps à voir le jour tant ses occupations financières et domestiques l'accaparaient. C'est ainsi qu'en octobre 1923 il adressa à son éditeur le manuscrit de son deuxième roman, le mépris de Balthazar Dupuis. Celui-ci fut publié en mai de l'année suivante. Cette œuvre connut alors un retentissement exceptionnel. On s'entendit pour condamner sans appel ce nouveau brûlot. Le scandale finit par dépasser le microcosme parisien pour alimenter les gazettes locales. Dans l'entourages des Ormes, la réprobation fut générale.


Marguerite de Lauzun n'en crut pas ses yeux ; son petit univers vanille-fraise s'effondrait...


repères à suivre : la vie de famille ou la littérature ?

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