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Gazette littéraire

L'art dans la littérature : le regard d'un écrivain sur la sculpture (Mirbeau)

 

 

L'Âge d'airain, Rodin, Musée d'Orsay)

 

Repères : thème de l'Art : la sculpture


Il existe de nombreux témoignages d'écrivains sur le travail d'artistes. Il est particulièrement difficile de faire un choix.

 

La Gazette a choisi de vous proposer dans l'article d'aujourd'hui et dans celui de demain de mettre à l'honneur le célèbre sculpteur, Auguste Rodin.


Il vous est proposé de lire une critique d'art faite par Octave Mirbeau.

 

A la lecture de ce texte, on comprend que le génie de Rodin a été totalement précurseur à son époque à tel point qu'il a été en butte au cours de sa première exposition à bien des soupçons évidemment infondés ...


Lorsqu'un artiste porte son admiration à un autre …

***



« On ne peut écrire la biographie d'un vivant. Des convenances respectables, entées sur d'exigeantes susceptibilités, s'y opposent. La vie vivante a droit, non seulement au respect, mais au mystère. Je ne parlerai donc pas de la vie de M. Auguste Rodin. Je me bornerai à fixer, en ces courtes lignes, quelques traits épars de son génie novateur, de ce génie désormais incontesté en qui toute la statuaire contemporaine reconnaît son inspirateur et son maître.

Auguste Rodin est né à Paris en 1840. C'est dire qu'il est aujourd'hui en pleine activité de sa force physique, en plein épanouissement de ses facultés intellectuelles. Très jeune, il entra chez Barye ; mais, comme la plupart des maîtres en qui s'agite le monstre créateur, Barye ne savait pas enseigner. Il était d'apparence timide, silencieux et triste. Et la jeunesse aime les gestes hardis, la parole sonore, la joie. Il ne semble pas que ce séjour chez Barye, depuis tant admiré, ait fait sur l'esprit de M. Auguste Rodin une impression autre que celle d'un prodigieux et invincible ennui. Aussi abandonna-t-il très vite cet atelier pour entrer chez Carrier-Belleuse. Aujourd'hui encore cette incompréhension de jeune homme est, pour lui, un sujet de mélancolique étonnement et presque de remords. De chez Carrier-Belleuse il alla en Belgique. Et, là, durant plusieurs années, il paya, talent comptant, l'hospitalité d'un sculpteur belge, dont le nom, je pense, est depuis longtemps retourné à l'oubli – qui était chargé de décorer la Bourse de Bruxelles. Au nombre des figures dont se compose cette décoration, celles de Rodin sont facilement reconnaissables à leur différence. Un œil amoureux de la forme ne s'y trompe pas. Il va vers elles, tout de suite, comme, dans une foule d'indifférents, on va vers l'ami aussitôt aperçu.

Durant qu'il travaillait obscurément pour les autres, Auguste Rodin ne perdait pas son temps. Il apprenait à vaincre les difficultés de son art, et il se fortifiait l'esprit. Curieux de tout ce qui vit, de tout ce qui pense, ayant de la nature et de ses harmonies un sens très pénétrant, il se donnait, tout seul, par des lectures abondantes et choisies, par des habitudes d'assidue réflexion et d'observation profonde, il se donnait une des plus fortes éducations que je sache. Ses amis savent quelle âme ardente, quelles énergies mentales, quel souple organisme cérébral, se cachent sous la. tranquillité douce et si fine, presque rusée, de son masque. Pour ma part, je ne connais pas de joie plus vive qu'une promenade dans la campagne avec ce silencieux et admirable ami en qui la nature semble s'être complue à déposer ses secrets les mieux gardés. Car M. Auguste Rodin ne borne pas son action à la recherche de la vie plastique. De la ligne et du modèle, il remonte au mouvement, du mouvement à la volonté et à tous les phénomènes passionnels ou psychiques qui en découlent. Cela devait être ainsi pour qu'il pût réaliser l'œuvre qu'il allait entreprendre. Et M. Rodin aura été non seulement le plus grand statuaire de son temps, il en aura été ainsi un des penseurs les mieux avertis des souffrances de l'âme humaine et des mystères de la vie. Non seulement il exprimera, avec une puissance toujours renouvelée, la logique beauté des formes, mais avec de la glaise, de la cire, du bronze et du marbre, il modèlera de la passion et créera de la pensée.


La première figure qu'il envoie au Salon, c'est L'Âge d'airain. Elle est belle. Quelques parties même en sont si admirables que le jury ne peut croire qu'il se trouve devant une œuvre d'art et, stupidement, conclut à un moulage sur nature. Pourtant s'accusent encore dans l'harmonie du corps, dans le modelé du torse et la levée du bras, du ressouvenir de l'antique. Il n'importe : le jury ne veut pas admettre qu'un statuaire inconnu de lui soit capable d'une telle œuvre. Et puis, aucun, parmi ces gens du métier, ne sait que le moulage sur nature ne donne qu'un ensemble de chairs mortes et de lignes affadies. Auguste Rodin n'a pas de peine à se justifier, et l'affaire ébruitée attire l'attention sur son nom. Si les hostilités se montrent, se montrent aussi des défenseurs. Peu à peu l'artiste sort de l'ombre où il avait vécu jusque-là.(...)"

 

Combats esthétiques, Auguste Rodin, Mirbeau,

  http://fr.wikisource.org/wiki/Combats_esth%C3%A9tiques/Auguste_Rodin

 

Repères à suivre  :  l'œuvre testamentaire

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Commenter cet article

powered pbx 21/07/2014 13:48

I have heard a lot about Auguste Rodin, whose sculptures were world famous. I am happy that Gazatte decided to discuss about such a great artist in this article. His works have always been inspiring. Thanks for sharing all details about this artist and also his works. Good job.

Cristofol Michel 15/11/2011 09:36



Octave Mirbeau, un excellent critique d'art ; une véritable mine d'or que ses combats esthétiques !



Litteratus 15/11/2011 16:04



Les combats d'Octave Mirbeau, tout un programme pour cet écrivain dégagé de tout conformisme !



lizagrèce 14/11/2011 21:37



Il ne fera pas que "modeler des passions" il en suscitera !



Litteratus 15/11/2011 16:04



Restons sur le plan strictement artistique !



flora 14/11/2011 10:21



Grande compréhension de l'art de Rodin (un des dieux de mon Olympe personnel mais ce n'est pas difficile...) Copier la nature (moulage) ne suffit pas: il faut la passer par le filtre pesonnel de
l'artiste.



Litteratus 14/11/2011 19:36



Tout un art en effet !