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Gazette littéraire

L'art dans la littérature : la vie d'artiste (Zola)

 


Repères : thème de l'Art : la sculpture


Quittant le domaine de l'architecture, poursuivons notre présentation avec la sculpture.


La littérature a consacré de belles pages à cet art rude et exigeant.

 

La Gazette vous propose de lire un extrait d'un roman de Zola appartenant à la somme des Rougon-Macquart : L'œuvre (notons que la publication de cet opus sera la cause de la rupture des relations amicales entre Zola et Cézanne)


Précisons le contexte : dans le Paris des artistes de la fin du 19ème siècle, Claude exerçant la peinture vient chercher son témoin de mariage, le sculpteur Mahoudeau, dans son atelier : le futur marié en profite pour découvrir le travail de son ami...


Mais un événement soudain va entraîner la destruction de la statue de Mahoudeau, la Baigneuse.

 

Un véritable malheur pour le sculpteur après tant de travail et d'efforts...


***



"À ce moment, Claude, les yeux sur le ventre, crut avoir une hallucination. La Baigneuse bougeait, le ventre avait frémi d’une onde légère, la hanche gauche s’était tendue encore, comme si la jambe droite allait se mettre en marche.

« Et les petits plans qui filent vers les reins, continuait Mahoudeau, sans rien voir. Ah ! c’est ça que j’ai soigné ! Là, mon vieux, la peau, c’est du satin. » Peu à peu, la statue s’animait tout entière. Les reins roulaient, la gorge se gonflait dans un grand soupir, entre les bras desserrés. Et, brusquement, la tête s’inclina, les cuisses fléchirent, elle tombait d’une chute vivante, avec l’angoisse effarée, l’élan de douleur d’une femme qui se jette.

Claude comprenait enfin, lorsque Mahoudeau eut un cri terrible.

« Nom de Dieu ! ça casse, elle se fout par terre ! » En dégelant, la terre avait rompu le bois trop faible de l’armature. Il y eut un craquement, on entendit des os se fendre. Et lui, du même geste d’amour dont il s’enfiévrait à la caresser de loin, ouvrit les deux bras, au risque d’être tué sous elle. Une seconde, elle oscilla, puis s’abattit d’un coup, sur la face, coupée aux chevilles, laissant ses pieds collés à la planche.

Claude s’était élancé pour le retenir.

« Bougre ! tu vas te faire écraser ! » Mais, tremblant de la voir s’achever sur le sol, Mahoudeau restait les mains tendues. Et elle sembla lui tomber au cou, il la reçut dans son étreinte, serra les bras sur cette grande nudité vierge, qui s’animait comme sous le premier éveil de la chair. Il y entra, la gorge amoureuse s’aplatit contre son épaule, les cuisses vinrent battre les siennes, tandis que la tête, détachée, roulait par terre. La secousse fut si rude qu’il se trouva emporté, culbuté jusqu’au mur ; et, sans lâcher ce tronçon de femme, il demeura étourdi, gisant près d’elle.

« Ah ! bougre », répétait furieusement Claude, qui le croyait mort.

Péniblement, Mahoudeau s’agenouilla, et il éclata en gros sanglots. Dans sa chute, il s’était seulement meurtri le visage. Du sang coulait d’une de ses joues, se mêlant à ses larmes.

« Chienne de misère, va ! Si ce n’est pas à se ficher à l’eau, que de ne pouvoir seulement acheter deux tringles !… Et la voilà, et la voilà… » Ses sanglots redoublaient, une lamentation d’agonie, une douleur hurlante d’amant devant le cadavre mutilé de ses tendresses."


L’œuvre, Zola

http://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99%C5%92uvre/8

 

Repères à suivre : le regard d'un écrivain sur la sculpture

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flora 14/11/2011 10:25



Terrible, la force évocatrice de l'écriture de Zola...


(Césanne s'est réconcilié avec son ami mort...)



Litteratus 14/11/2011 19:37



la mort congédie les rancunes les plus tenaces... enfin !



lizagrèce 13/11/2011 21:03



La fin de ce texte décrivant le visage de Mahoudeau  est "christique"



Litteratus 14/11/2011 19:35



La souffrance est indescriptible pour cet artiste que la misère colle à la peau...