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Gazette littéraire

L'apprenti horticulteur (Bouvard et Pécuchet, Flaubert)

 

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La Terre peut être généreuse mais avec des mains expertes.

Elle peut être impitoyablement "ingrate" avec des néophytes.

Prenez par exemple deux aimables retraités qui se lancent pour la première fois de leur vie dans l'horticulture.

La récolte n'est pas à la hauteur de leurs efforts : mais qu'importe !

***

"Il eut la précaution pour les boutures d’enlever les têtes avec les feuilles. Ensuite, il s’appliquaaux marcottages. Il essaya plusieurs sortes de greffes, greffes en flûte, en couronne, en écusson, greffe herbacée, greffe anglaise. Avec quel soin il ajustait les deux libers ! comme il serrait les ligatures ! Quel amas d’onguent pour les recouvrir !

Deux fois par jour, il prenait son arrosoir et le balançait sur les plantes, comme s’il les eût encensées. À mesure qu’elles verdissaient sous l’eau qui tombait en pluie fine, il lui semblait se désaltérer et renaître avec elles. Puis, cédant à une ivresse, il arrachait la pomme de l’arrosoir et versait à plein goulot, copieusement.

Au bout de la charmille, près de la dame en plâtre, s’élevait une manière de cahute faite en rondins. Pécuchet y enfermait ses instruments, et il passait là des heures délicieuses à éplucher les graines, à écrire les étiquettes, à mettre en ordre ses petits pots. Pour se reposer, il s’asseyait devant la porte, sur une caisse, et alors projetait des embellissements.

Il avait créé au bas du perron deux corbeilles de géraniums ; entre les cyprès et les quenouilles, il planta des tournesols ; et comme les plates-bandes étaient couvertes de boutons d’or, et toutes les allées de sable neuf, le jardin éblouissait par une abondance de couleurs jaunes.

Mais la couche fourmilla de larves ; malgré les réchauds de feuilles mortes, sous les châssis peints et sous les cloches barbouillées, il ne poussa que des végétations rachitiques. Les boutures ne reprirent pas, les greffes se décollèrent, la sève des marcottes s’arrêta, les arbres avaient le blanc dans leurs racines ; les semis furent une désolation. Le vent s’amusait à jeter bas les rames des haricots. L’abondance de la gadoue nuisit aux fraisiers, le défaut de pinçage aux tomates.

Il manqua les brocolis, les aubergines, les navets, et du cresson de fontaine, qu’il avait voulu élever dans un baquet. Après le dégel, tous les artichauts étaient perdus. Les choux le consolèrent. Un, surtout, lui donna des espérances. Il s’épanouissait, montait, finit par être prodigieux et absolument incomestible. N’importe, Pécuchet fut content de posséder un monstre.(...)"

Bouvard et Pécuchet, Flaubert, œuvre inachevée posthume

http://fr.wikisource.org/wiki/Bouvard_et_P%C3%A9cuchet/Chapitre_II

 

 

 

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Cristofol Michel 30/07/2011 07:49



La naissance d'une passion, l'accaparement de la personne par cette passion à laquelle elle s'adonne entièrement, avec application et zèle, la persistance dans les efforts donnés pour
s'améliorer, en dépit du résultat espéré, la fierté retirée de ce travail : tout y est en quelques traits de plume géniale et quasiment experte en ce domaine comme tant d'autres. 



Litteratus 30/07/2011 11:52



le soin infini du détail et la douce ironie...



lizagrèce 27/07/2011 13:17



Pas si facile l'agriculture !!!


http://maisondeliza.over-blog.fr



Litteratus 27/07/2011 18:37



surtout quand on n'y connait rien ...



Cat 27/07/2011 12:27



Un savoureux moment de littérature!


"Cultivons notre jardin " peu importe la manière et le résultat!



Litteratus 27/07/2011 18:37



en effet !



flora 27/07/2011 11:28



Une lecture délicieuse de l'histoire de deux dilettantes: il ne suffit pas d'être bourrés de bonnes intentions... Parfois, un paysan illettré réussit mieux dans ce domaine... 



Litteratus 27/07/2011 11:30



l'esprit pratique et le bon sens prennent souvent en défaut les intellectuels...