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Publié par Litteratus

 

Hommage à Charlotte Brontë

 

Repères : tour d'Angleterre : West Yorkshire

 

Jane Eyre et M.Rochester

Après avoir évoqué Anne et Emily, intéressons-nous à Charlotte, l'auteur le plus connu de la fratrie avec son roman Jane Eyre.

Récit d'une jeune orpheline devenue gouvernante de la protégée d'un riche propriétaire, ce roman aboutira à une véritable histoire d'amour entre Jane Eyre et l'énigmatique Monsieur Rochester.


Il vous est proposé de lire un extrait de ce roman qui narre la rencontre entre les deux protagonistes de l'action.

Vous aurez ensuite le loisir de découvrir la bande-annonce du film de Zefirelli (1996)

***

 

"Le cheval était près, mais on ne le voyait pas encore, lorsque, outre le piétinement, j’entendis du bruit sortir de la haie, et je vis se glisser le long des noisetiers un gros chien qui, grâce à son pelage noir et blanc, ne pouvait être confondu avec les arbres. C’était justement une des formes que prenait le Gytrash de Bessie ; j’avais bien, en effet, devant les yeux un animal semblable à un lion, avec une longue crinière et une tête énorme. Il passa pourtant assez tranquillement devant moi, sans me regarder avec des yeux étranges, comme je m’y attendais presque. Le cheval suivait ; il était grand et portait un cavalier. Cet homme venait de briser le charme, car jamais être humain n’avait monté Gytrash ; il était toujours seul, et, d’après mes idées, les lutins pouvaient bien habiter le corps des animaux, mais ne devaient jamais prendre la forme vulgaire d’un être humain. Ce n’était donc pas un Gytrash, mais simplement un voyageur suivant le chemin le plus court pour arriver à Millcote. Il passa, et je continuai ma route ; mais au bout de quelques pas je me retournai, mon attention ayant été attirée par le bruit d’une chute, et par cette exclamation : « Que diable faire maintenant ? » Monture et cavalier étaient tombés. Le cheval avait glissé sur la glace de la chaussée. Le chien revint sur ses pas ; en voyant son maître à terre et en entendant le cheval souffler, il poussa un aboiement dont sa taille justifiait la force, et qui fut répété par l’écho des montagnes. Il tourna autour du cavalier et courut à moi. C’était tout ce qu’il pouvait faire ; il n’avait pas moyen d’appeler d’autre aide.

Je le suivis, et je trouvai le voyageur s’efforçant de se débarrasser de son cheval. Ses efforts étaient si vigoureux, que je pensai qu’il ne devait pas s’être fait beaucoup de mal ; néanmoins, m’approchant de lui :

« Êtes-vous blessé, monsieur ? » demandai-je.

Il me sembla l’entendre jurer ; pourtant je n’en suis pas bien certaine ; toujours est-il qu’il grommela quelque chose, ce qui l’empêcha de me répondre tout de suite.

« Que puis-je faire pour vous ? demandai-je de nouveau.

Tenez-vous de côté, » me répondit-il en se plaçant d’abord sur ses genoux, puis sur ses pieds.

Alors commença une opération difficile, bruyante, accompagnée de tels aboiements, que je fus obligée de m’écarter un peu ; mais je ne voulus pas partir sans avoir vu la fin de l’aventure. Elle se termina heureusement. Le chien fut apaisé par un : « À bas, Pilote ! » Le voyageur voulut marcher pour voir si sa jambe et son pied étaient en bon état ; mais cet essai lui fit probablement mal, car, après avoir tenté de se lever, il se rassit promptement sur une des marches de l’escalier.

Il paraît que ce jour-là j’étais d’humeur à être utile, ou du moins complaisante, car je m’approchai de nouveau, et je dis :

« Si vous êtes blessé, monsieur, je puis aller chercher quelqu’un à Thornfield où à Hay.

Merci, cela ira ; je n’ai pas d’os brisé, c’est seulement une foulure. »

Il voulut de nouveau essayer de marcher ; mais il poussa involontairement un cri.

Le jour n’était pas complètement fini, et la lune devenait brillante. Je pus voir l’étranger. Il était enveloppé d’une redingote à collet de fourrure et à boutons d’acier ; je ne pus pas remarquer les détails, mais je vis l’ensemble. Il était de taille moyenne, et avait la poitrine très large, la figure sombre, les traits durs, le front soucieux. Ses yeux et ses sourcils contractés indiquaient une nature généralement emportée, et mécontente pour le moment. Il n’était plus jeune, et n’avait pourtant pas encore atteint l’âge mûr. Il pouvait avoir trente-cinq ans ; sa présence ne m’effraya nullement, et m’intimida à peine. Si l’étranger avait été un beau jeune homme, un héros de roman, je n’aurais pas osé le questionner encore malgré lui, et lui offrir des services qu’il ne me demandait pas. Je n’avais jamais parlé à un beau jeune homme ; je ne sais si j’en avais vu. Je rendais un hommage théorique à la beauté, à l’élégance, à la galanterie et aux charmes fascinants ; mais si jamais j’eusse rencontré toutes ces qualités réunies chez un homme, un instinct m’aurait avertie que je ne pouvais pas sympathiser avec lui, et que lui ne pouvait pas sympathiser avec moi. Je me serais éloignée de lui comme on s’éloigne du feu, des éclairs, enfin de tout ce qui est antipathique quoique brillant.

Si même cet étranger m’eût souri, s’il se fût montré aimable à mon égard, s’il m’eût gaiement remerciée pour mes offres de service, j’aurais continué mon chemin sans être le moins du monde tentée de renouveler mes questions. Mais la rudesse du voyageur me mit à mon aise, et, lorsqu’il me fit signe de partir, je restai, en lui disant :

« Mais, monsieur, je ne puis pas vous abandonner à cette heure, dans ce sentier solitaire, avant de vous avoir vu en état de remonter sur votre cheval. »

Il me regarda, et reprit aussitôt :

« Il me semble qu’à cette heure, vous-même devriez être chez vous, si vous demeurez dans le voisinage. D’où venez-vous ?

De la vallée, et je n’ai nullement peur d’être tard dehors quand il y a clair de lune. Je courrais avec plaisir jusqu’à Hay si vous le souhaitiez ; du reste, je vais y jeter une lettre à la poste.

Vous dites que vous venez de la vallée. Demeurez-vous dans cette maison surmontée de créneaux ? me demanda-t-il, en indiquant Thornfield, que la lune éclairait de ses pâles rayons. Le château ressortait en blanc sur la forêt, qui, par sa masse sombre, formait un contraste avec le ciel de l’ouest.

Oui, monsieur.

À qui appartient cette maison ?

À M. Rochester.

Connaissez-vous M. Rochester ?

Non, je ne l’ai jamais vu.

Il ne demeure donc pas là ?

Non.

Pourriez-vous me dire où il est ?

Non, monsieur.

Vous n’êtes certainement pas une des servantes du château : vous êtes… »

Il s’arrêta et jeta les yeux sur ma toilette, qui, comme toujours, était très simple : un manteau de mérinos noir et un chapeau de castor que n’aurait pas voulu porter la femme de chambre d’une lady ; il semblait embarrassé de savoir qui j’étais ; je vins à son secours.

« Je suis la gouvernante.

Ah ! la gouvernante, répéta-t-il. Le diable m’emporte si je ne l’avais pas oubliée, la gouvernante ! »

Et je fus de nouveau obligée de soutenir son examen. Au bout de deux minutes, il se leva ; mais, quand il essaya de marcher, sa figure exprima la souffrance.

« Je ne puis pas vous charger d’aller chercher du secours, me dit-il ; mais si vous voulez avoir la bonté de m’aider, vous le pourrez.

Je ne demande pas mieux, monsieur.

Avez-vous un parapluie dont je puisse me servir en place de bâton ?

Non.

Alors, tâchez de prendre la bride du cheval et de me l’amener. Vous n’avez pas peur, je pense. »

Si j’avais été seule, j’aurais été effrayée de toucher à un cheval ; cependant, comme on me le commandait, j’étais toute disposée à obéir. Je laissai mon manchon sur l’escalier, et je m’avançai vers le cheval ; mais c’était un fougueux animal, et il ne voulut pas me laisser approcher de sa tête. Je fis effort sur effort, mais en vain, j’avais même très peur en le voyant frapper la terre de ses pieds de devant. Le voyageur, après nous avoir regardés quelque temps, se mit enfin à rire.

« Je vois, dit-il, que la montagne ne viendra pas à Mahomet ; ainsi, tout ce que vous pouvez faire, c’est d’aider Mahomet à aller à la montagne. Venez ici, je vous prie. »

Je m’approchai.

« Excusez-moi, continua-t-il ; la nécessité me force à me servir de vous. »

Il posa une lourde main sur mon épaule, et, s’appuyant fortement, il arriva jusqu’à son cheval, dont il se rendit bientôt maître ; puis il sauta sur sa selle, en faisant une affreuse grimace, car cet effort avait ravivé sa douleur.

« Maintenant, dit-il en soulageant sa lèvre inférieure de la rude morsure qu’il lui infligeait, maintenant donnez-moi ma cravache qui est là sous la haie. »

Je la cherchai et la trouvai.

« Je vous remercie. À présent, portez vite votre lettre à Hay, et revenez aussi promptement que possible. »

Il donna un coup d’éperon au cheval, qui rua, puis partit au galop ; le chien le suivit, et tous trois disparurent, comme la bruyère sauvage que le vent des forêts emporte en tourbillons. Je repris mon manchon, et je continuai ma route. L’aventure était terminée ; ce n’était pas un roman, elle n’avait même rien de bien intéressant ; mais elle avait changé une des heures de ma vie monotone : on avait eu besoin de moi, on m’avait demandé un secours que j’avais accordé."

Jane Eyre ch 13, Charlotte Brontë

http://fr.wikisource.org/wiki/Jane_Eyre/Chapitre_XII

 

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