Thème extrêmement riche dans la littérature, la passion a inspiré de nombreux écrivains qui ont pu puiser dans
leur propre vie pour nourrir le fond de leur œuvre, lorsqu'ils n'ont pas imaginé purement et simplement des récits sublimes, des mythes.
Qu'est-ce qui différencie une jolie romance d'un récit intemporel ? Cela tient le plus souvent au caractère
impossible de l'amour poussé à son paroxysme : tel est le cas lorsque les sentiments sont contrariés par des personnes ou par des circonstances en empêchant le libre cours. On pense aux
interdits de toutes sortes comprenant les nombreuses difficultés d'ordre social (mésalliances..) qui ont foisonné dans la littérature.
Curieusement, les obstacles peuvent aussi résulter des barrières qu'un protagoniste agissant alors à l'encontre de ses propres sentiments peut opposer à l'autre. Cette attitude s'analyse clairement en une fuite devant la passion. C'est ainsi que deux livres célèbres traitant précisément de ce sujet seront à l'honneur dans la présente étude : La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette, roman publié en 1678 et Le Grand Meaulnes d'Alain-Fournier, publié en 1913 : ces deux chefs-d'œuvres illustrent la problématique de la fuite devant l'idéal.
1. « La Princesse de Clèves » ou la passion tenue à distance *
En France, sous le règne principalement d'Henri II, une passion brûlante va naître entre deux jeunes personnes issues
de la haute noblesse : la Princesse de Clèves et Monsieur de Nemours. La première, d'une beauté rare et
éblouissante, élevée à bonne distance des mœurs dissolues de la Cour,
respec
tueuse de la vertu, n'a jamais connu la moindre inclinaison de cœur même à l'égard de son mari pourtant honnête homme. Le
second, Monsieur de Nemours, gentilhomme investi d'un grand prestige sur le plan diplomatique apparaît inversement comme un séducteur impénitent. Leur
rencontre aura lieu au cours d'un bal somptueux où leur mise en présence fortuite fera forte impression
sur l'auditoire mais également sur eux-mêmes :
«M. de Nemours fut tellement surpris de sa beauté que, lorsqu'il fut proche d'elle, et qu'elle lui fit la révérence, il ne put s'empêcher de donner des marques de son admiration. Quand ils commencèrent à danser, il s'éleva dans la salle un murmure de louanges. » (1ère partie, page 152)
Dès lors, va s'installer entre eux une savante mise en scène destinée pour Monsieur de Nemours, à faire savoir à son aimée la passion dévorante qui l'anime et, inversement pour la Princesse de Clèves, à porter à l'attention de ce dernier qu'elle ne veut pas céder à l'appel de la déraison et de l'inconvenance. Elle cherchera ainsi toutes les occasions pour se soustraire aux ardeurs de Monsieur de Nemours. La Princesse de Clèves dispose de ressources qui vont se révéler infinies pour mettre de la distance entre cette passion et elle-même : les leçons de morale de sa mère décédée, les égards dus à son propre époux... Mais les échappatoires ne sont qu'un leurre, elle sent qu'elle est dépassée par la force de ce sentiment et dans le secret de son âme, elle s'y abandonne avec volupté.
« Mme de Clèves prit un
flambeau et s'en alla, proche d'une grande table, vis à vis du tableau du siège de Metz, où était le portrait de M.de Nemours ; elle s'assit et se mit à regarder ce portrait avec une attention et
une rêverie que la passion seule peut donner. » (quatrième partie, page 281). Ce sentiment vécu à distance occasionnera néanmoins beaucoup de tourments dans le cœur de la jeune femme :
elle sera amenée à souffrir des affres de la jalousie et de l'absence. Devant cette passion dévorante, la Princesse de Clèves sera amenée à faire une confidence à son époux ; mais loin de la
protéger, cette révélation aura des conséquences funestes avec son cortège de regrets ...
La Princesse de Clèves devenue veuve est enfin libre de décider de son destin. Elle voit Monsieur de Nemours saisir
l'occasion de faire de celle qu'il adore son épouse. Tout semble enfin s'aplanir : la passion pourra-t-elle enfin être vécue pleinement et au grand jour ? La Princesse de Clèves détient seule la
réponse. Elle considère que les passions n'existent que parce qu'elles sont contrariées. Adoptant ce point de vue résolument pessimiste, elle choisira une mise à distance définitive qui
lui permettra de se protéger de toutes formes de souffrance. Pour éclairer Monsieur de Nemours, elle lui dessine l'avenir commun qui s'offrirait à eux : « Vous avez déjà eu plusieurs
passions, vous en auriez encore ; je ne ferai plus votre bonheur ; je vous verrais pour une autre comme vous auriez été pour moi. J'en aurais une douleur mortelle et je ne serais pas même assurée
de n'avoir point le malheur de la jalousie. (…) on fait des reproches à un amant ; mais en fait-on à un mari quand on n'a qu'à lui reprocher de n'avoir plus d'amour?» (quatrième partie, page 307). Est-ce pour autant la fin de cette passion ? Un renoncement est-ce une forme de courage ou lâcheté ?
2. « Le Grand Meaulnes » ou l'impossibilité de goûter au bonheur**
Augustin Meaulnes est un jeune garçon au caractère entier vivant en pension chez un couple d'instituteurs de Sologne, Monsieur et Madame Seurel et de leur fils,
François. Un jour, il se trouve amené par hasard à assister à une fête merveilleuse dans un château isolé au cours de laquelle tous les invités participent à des réjouissances
extraordinaires données en l'honneur du prochain mariage de Frantz de Galais et de sa fiancée que tout le monde attend avec impatience. Augustin Meaulnes fait à cette occasion la connaissance d'Yvonne de Galais, jeune fille blonde au regard bleu dont il tombe immédiatement amoureux : elle
constitue à ses yeux l'archétype de la femme idéale.
« Avec quel émoi Meaulnes se rappelait dans la suite cette minute où, sur le bord de l'étang, il avait eu très près du sien le visage désormais perdu de la jeune fille ! Il avait gardé ce profil si pur, de tous ses yeux, jusqu'à ce qu'ils fussent près de s'emplir de larmes. » (la rencontre, 1ère partie, page 97)
De son côté, cette dernière est aussi tombée sous le charme de ce curieux jeune homme impétueux qui forme des projets de vie commune. Éperdue d'amour, elle lui fait follement la promesse de l'attendre. Cependant l'arrivée du fiancé seul et désespéré rompt instantanément le charme de la fête ; Augustin Meaulnes, ainsi que tous les convives, repartent chez eux dépités. Demeurant émerveillé par l'aura des évènements passés, il n'aura de cesse de retrouver le château perdu, en vain. La rencontre avec un étrange bohémien au visage bandé -à qui il jurera avec toute la naïveté encore de l'adolescence une amitié éternelle- va lui permettre de reprendre ses recherches. Cependant cette quête le conduira sur les traces d'une autre personne au caractère fantasque avec laquelle il vivra une romance avant de s'apercevoir du sacrilège qu'il a commis...
L'intervention de François Seurel, l'ami de toujours, permettra à Meaulnes de retrouver enfin la piste d'Yvonne de Galais. Trois longues années se sont écoulées.
Les deux jeunes protagonistes se retrouvant, la tension entre eux paraît indescriptible. Cependant, Meaulnes confronté à la réalité fera preuve d'une maladresse confondante, gâchant littéralement
les retrouvailles tant espérées: « Ce bonheur là, trois ans plus tôt, il n'eût pu le supporter sans effroi, sans folie, peut-être. D'où venait donc ce vide, cet éloignement, cette
impuissance à être heureux, qu'il avait en lui à cette heure ? » (page 237).
Cette impossibilité à être heureux se trouve attachée au statut d'icône que Meaulnes
a réservé à Yvonne de Galais. Comment peut-il vivre ainsi avec l'idéal à portée de mains ? Cette question existentielle est posée par Yvonne qui reste parfaitement lucide :
« Comment celui que nous poussions ainsi par les épaules n'aurait-il pas été saisi d'hésitation, puis de crainte, puis d'épouvante, et n'aurait-il pas cédé à la tentation de
s'enfuir ! » (Conversation sous la pluie, 2ème partie, page 273). Elle lui offrira généreusement la possibilité de fuir cette réalité qu'il saisira en
laissant derrière lui un bonheur paisible... Ce choix ne sera pas sans conséquences ...
Le Grand Meaulnes ou l'impossibilité de goûter à un bonheur trop parfait ?
*folio classique, 1995
**livre de poche, 1978
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