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Jeudi 6 août 2009 4 06 /08 /Août /2009 09:22

 

 

 

La porte de Plangon reste fermée à Ctésias qui n'en comprend pas les raisons. (cf  Le récit d'une passion : la "chaîne d'or" (T.Gautier) (III) )  Comment peut-il reconquérir celle qu'il aime éperdument ? Le désespoir des amants est à son comble.

 

 

  ***

"L’étonnement de Ctésias avait fait place à la rage la plus violente ; il se lança contre la porte comme un fou ou comme une bête fauve ; mais il aurait fallu un bélier pour l’enfoncer, et sa blanche et délicate épaule, que faisait rougir un baiser de femme un peu trop ardemment appliqué, fut bien vite meurtrie par les clous à six facettes et la dureté du cèdre ; force lui fut de renoncer à sa tentative.

 

La conduite de Plangon lui paraissait monstrueuse, et l’avait exaspéré au point qu’il poussait des rugissements comme une panthère blessée, et s’arrachait avec ses mains meurtries de grandes poignées de cheveux. Pleurez, Cupidon et Vénus !

 

Enfin, dans le dernier paroxysme de la rage, il ramassa des cailloux et les jeta contre la maison de l’hétaïre, les dirigeant surtout vers les ouvertures des fenêtres, en promettant en lui-même cent vaches noires aux dieux infernaux, si l’une de ces pierres rencontrait la tempe de Plangon.

 

Antéros avait traversé d’outre en outre son coeur avec une de ses flèches de plomb, et il haïssait plus que la mort celle qu’il avait tant aimée : effet ordinaire de l’injustice dans les coeurs généreux.

 

Cependant, voyant que la maison restait impassible et muette, et que les passants, étonnés de ces extravagances, commençaient à s’attrouper autour de lui, à lui tirer la langue et à lui faire les oreilles de lièvre, il s’éloigna à pas lents et se fut loger dans une petite chambrette, à peu de distance du palais de Plangon.

 

Il se jeta sur un mauvais grabat composé d’un matelas fort mince et d’une méchante couverture, et se mit à pleurer amèrement.

 

Mille résolutions plus déraisonnables les unes que les autres lui passèrent par la cervelle ; il voulait attendre Plangon au passage et la frapper de son poignard ; un instant il eut l’idée de retourner à Colophon, d’armer ses esclaves et de l’enlever de vive force après avoir mis le feu à son palais.

 

Après une nuit d’agitations passée sans que Morphée, ce pâle frère de la Mort, fût venu toucher ses paupières du bout de son caducée, il reconnut ceci, à savoir qu’il était plus amoureux que jamais de Plangon, et qu’il lui était impossible de vivre sans elle. Il avait beau s’interroger en tous sens, avec les délicatesses et les scrupules de la conscience la plus timorée, il ne se trouvait pas en faute et ne savait quoi se reprocher qui excusât la conduite de Plangon.

 

Depuis le jour où il l’avait connue, il était resté attaché à ses pas comme une ombre, n’avait été ni au bain, ni au gymnase, ni à la chasse, ni aux orgies nocturnes avec les jeunes gens de son âge ; ses yeux ne s’étaient pas arrêtés sur une femme, il n’avait vécu que pour son amour. Jamais vierge pure et sans tache n’avait été adorée comme Plangon l’hétaïre. À quoi donc attribuer ce revirement subit, ce changement si complet, opéré en si peu de temps ? Venait-il de quelque perfidie d’Archenassa et de Lamie, ou du simple caprice de Plangon ? Que pouvaient donc lui avoir dit ces femmes pour que l’amour le plus tendre se tournât en haine et en dégoût sans cause apparente ? L’enfant se perdait dans un dédale de conjectures, et n’aboutissait à rien de satisfaisant. Mais dans tout ce chaos de pensées, au bout de tous ces carrefours et de ces chemins sans issue, s’élevait, comme une morne et pâle statue, cette idée : Il faut que Plangon me rende son amour ou que je me tue.

 

Plangon de son côté n’était pas moins malheureuse ; l’intérêt de sa vie était détruit ; avec Ctésias son âme s’en était allée, elle avait éteint le soleil de son ciel ; tout autour d’elle lui semblait mort et obscur. Elle s’était informée de Bacchide, et elle avait appris que Ctésias l’avait aimée, éperdument aimée, pendant l’année qu’il était resté à Samos.


Elle croyait être la première aimée de Ctésias et avoir été son initiatrice aux doux mystères. Ce qui l’avait charmée dans cet enfant, c’étaient son innocence et sa pureté ; elle retrouvait en lui la virginale candeur qu’elle n’avait plus. Il était pour elle quelque chose de séparé, de chaste et de saint, un autel inconnu où elle répandait les parfums de son âme. Un mot avait détruit cette joie ; le charme était rompu, cela devenait un amour comme tous les autres, un amour vulgaire et banal ; ces charmants propos, ces divines et pudiques caresses qu’elle croyait inventées pour elle, tout cela avait déjà servi pour une autre, ce n’était qu’un écho sans doute affaibli d’autres discours de même sorte, un manège convenu, un rôle de perroquet appris par coeur. Plangon était tombée du haut de la seule illusion qu’elle eût jamais eue, et comme une statue que l’on pousse du haut d’une colonne, elle s’était brisée dans sa chute. Dans sa colère elle avait mutilé une délicieuse figure d’Aphrodite, à qui elle avait fait bâtir un petit temple de marbre blanc au fond de son jardin, en souvenir de ses belles amours ; mais la déesse, touchée de son désespoir, ne lui en voulut pas de cette profanation, et ne lui infligea pas le châtiment qu’elle eût attiré de la part de toute autre divinité plus sévère.

 

Toutes les nuits Ctésias allait pleurer sur le seuil de Plangon, comme un chien fidèle qui a commis quelque faute et que le maître a chassé du logis et qui voudrait y rentrer ; il baisait cette dalle où Plangon avait posé son pied charmant. Il parlait à la porte et lui tenait les plus tendres discours pour l’attendrir ; éloquence perdue : la porte était sourde et muette.

 

Enfin il parvint à corrompre un des portiers et à s’introduire dans la maison ; il courut à la chambre de Plangon, qu’il trouva étendue sur son lit de repos, le visage mat et blanc, les bras morts et pendants, dans une attitude de découragement complet.

 

Cela lui donna quelque espoir ; il se dit : « Elle souffre, elle m’aime donc encore ? » Il s’avança vers elle et s’agenouilla à côté du lit. Plangon, qui ne l’avait pas entendu entrer, fit un geste de brusque surprise en le voyant, et se leva à demi comme pour sortir ; mais, ses forces la trahissant, elle se recoucha, ferma les yeux et ne donna plus signe d’existence.

 

« Ô ma vie ! ô mes belles amours ! que vous ai-je donc fait pour que vous me repoussiez ainsi ? » Et en disant cela Ctésias baisait ses bras froids et ses belles mains, qu’il inondait de tièdes larmes. Plangon le laissait faire, comme si elle n’eût pas daigné s’apercevoir de sa présence.

 

« Plangon ! ma chère, ma belle Plangon ! si vous ne voulez pas que je meure, rendez-moi vos bonnes grâces, aimez-moi comme autrefois. Je te jure, ô Plangon ! que je me tuerai à tes pieds si tu ne me relèves pas avec une douce parole, un sourire ou un baiser. Comment faut-il acheter mon pardon, implacable ? Je suis riche ; je te donnerai des vases ciselés, des robes de pourpre teintes deux fois, des esclaves noirs et blancs, des colliers d’or, des unions de perles. Parle ; comment puis-je expier une faute que je n’ai pas commise ?

 

Je ne veux rien de tout cela ; apporte-moi la chaîne d’or de Bacchide de Samos, dit Plangon avec une amertume inexprimable, et je te rendrai mon amour. »

 

Ayant dit ces mots, elle se laissa glisser sur ses pieds, traversa la chambre et disparut derrière un rideau comme une blanche vision." (à suivre)


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Par LITTERATUS - Ecrire un commentaire - Publié dans : Vers et prose
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