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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

La beauté de Ctésias révélée ("la Chaîne d'or" Gautier)

Poursuivons la lecture de la nouvelle de Théophile Gautier, la chaîne d'or (1837) qui met en scène Plangon, la femme publique adulée à Athènes avant que cette dernière ne décide de se terrer chez elle pour dissimuler ses amours pour Ctésias...

 

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repère : thème de la passion : la chaîne d'or (Gautier)

Durant ce mois, nous découvrons une nouvelle de Théophile Gautier, la Chaîne d'Or, qui nous fait entrer dans un trio amoureux à l'époque grecque. 

Résumé

  • Plangon, la magnifique prostituée, celle qui, à Athènes, est adulée par tous
  • Ctésias, le bel éphèbe, amoureux de Plangon, mais qui a dissimulé un pan de sa vie. Il devra en payer le prix aux termes d'un voyage...
  • Bacchide, celle qui aurait des raisons d'être jalouse...

Dans l'article précédent, nous avons vue que la belle Plangon renonce au monde. Aujourd'hui nous en verrons les motifs.

Secret

La curiosité des Athéniens est à son comble : quel est donc l'objet de l'amour de Plangon ? Un bel éphèbe, Ctésias qui suscite la convoitise de nombreuses personnes à Athènes.

 

***

"L’amant de Plangon est un jeune enfant si beau qu’on le prendrait pour Hyacinthe, l’ami d’Apollon : une grâce divine accompagne tous ses mouvements, comme le son d’une lyre ; ses cheveux noirs et bouclés roulent en ondes luisantes sur ses épaules lustrées et blanches comme le marbre de Paros, et pendent au long de sa charmante figure, pareils à des grappes de raisins mûrs ; une robe du plus fin lin s’arrange autour de sa taille en plis souples et légers ; des bandelettes blanches, tramées de fil d’or, montent en se croisant autour de ses jambes rondes et polies, si belles, que Diane, la svelte chasseresse, les eût jalousées ; le pouce de son pied, légèrement écarté des autres doigts, rappelle les pieds d’ivoire des dieux, qui n’ont jamais foulé que l’azur du ciel ou la laine floconneuse des nuages.

Il est accoudé sur le dos du fauteuil de Plangon. Plangon est à sa toilette ; des esclaves moresques passent dans sa chevelure des peignes de buis finement denticulés, tandis que de jeunes enfants agenouillés lui polissent les talons avec de la pierre ponce, et brillantent ses ongles en les frottant à la dent de loup ; une draperie de laine blanche, jetée négligemment sur son beau corps, boit les dernières perles que la naïade du bain a laissées suspendues à ses bras. Des boîtes d’or, des coupes et des fioles d’argent ciselées par Callimaque et Myron, posées sur des tables de porphyre africain, contiennent tous les ustensiles nécessaires à sa toilette : les odeurs, les essences, les pommades, les fers à friser, les épingles, les poudres à épiler et les petits ciseaux d’or. Au milieu de la salle, un dauphin de bronze, chevauché par un cupidon, souffle à travers ses narines barbelées deux jets, l’un d’eau froide, l’autre d’eau chaude, dans deux bassins d’albâtre oriental, où les femmes de service vont alternativement tremper leurs blondes éponges. Par les fenêtres, dont un léger zéphyr fait voltiger les rideaux de pourpre, on aperçoit un ciel d’un bleu lapis et les cimes des grands lauriers roses qui sont plantés au pied de la muraille.

Plangon, malgré les observations timides de ses femmes, au risque de renverser de fond en comble l’édifice déjà avancé de sa coiffure, se détourne pour embrasser l’enfant. C’est un groupe d’une grâce adorable, et qui appelle le ciseau du sculpteur.

Hélas ! hélas ! Plangon la belle, votre bonheur ne doit pas durer ; vous croyez donc que vos amies Archenassa, Thaïs, Flora et les autres souffriront que vous soyez heureuse en dépit d’elles ? Vous vous trompez, Plangon ; cet enfant que vous voudriez dérober à tous les regards et que vous tenez prisonnier dans votre amour, on fera tous les efforts possibles pour vous l’enlever. Par le Styx ! c’est insolent à vous, Plangon, d’avoir voulu être heureuse à votre manière et de donner à la ville le scandale d’une passion vraie.

Un esclave soulevant une portière de tapisserie s’avance timidement vers Plangon et lui chuchote à l’oreille que Lamie et Archenassa viennent lui rendre visite, et qu’il ne les précède que de quelques pas.

« Va-t’en, ami, dit Plangon à l’enfant ; je ne veux pas que ces femmes te voient ; je ne veux pas qu’on me vole rien de ta beauté, même la vue ; je souffre horriblement quand une femme te regarde. »

L’enfant obéit ; mais cependant il ne se retira pas si vite que Lamie, qui entrait au même moment avec Archenassa, lançant de côté son coup d’oeil venimeux, n’eût le temps de le voir et de le reconnaître.

« Eh ! bonjour, ma belle colombe ; et cette chère santé, comment la menons-nous ? Mais vous avez l’air parfaitement bien portante ; qui donc disait que vous aviez fait une maladie qui vous avait défigurée, et que vous n’osiez plus sortir, tant vous étiez devenue laide ? dit Lamie en embrassant Plangon avec des démonstrations de joie exagérée.

– C’est Thrasylle qui a dit cela, fit Archenassa, et je vous engage à le punir en le rendant encore plus amoureux de vous qu’il ne l’est, et en ne lui accordant jamais la moindre faveur. Mais que vais-je vous dire ? vous vivez dans la solitude comme un sage qui cherche le système du monde. Vous ne vous souciez plus des choses de la terre.

– Qui aurait dit que Plangon devînt jamais philosophe ?

– Oh ! oh ! cela ne nous empêche guère de sacrifier à l’Amour et aux Grâces. Notre philosophie n’a pas de barbe, n’est-ce pas, Plangon ? Et je viens de l’apercevoir qui se dérobait par cette porte sous la forme d’un joli garçon. C’était, si je ne me trompe, Ctésias de Colophon. Tu sais ce que je veux dire, Lamie, l’amant de Bacchide de Samos ».

Plangon changea de couleur, s’appuya sur le dos de sa chaise d’ivoire, et s’évanouit.

Les deux amies se retirèrent en riant, satisfaites d’avoir laissé tomber dans le bonheur de Plangon un caillou qui en troublait pour longtemps la claire surface. 

Aux cris des femmes éplorées et qui se hâtaient autour de leur maîtresse, Ctésias rentra dans la chambre, et son étonnement fut grand de trouver évanouie une femme qu’il venait de laisser souriante et joyeuse ; il baigna ses tempes d’eau froide, lui frappa dans la paume des mains, lui brûla sous le nez une plume de faisan, et parvint enfin à lui faire ouvrir les yeux. Mais, aussitôt qu’elle l’aperçut, elle s’écria avec un geste de dégoût :

« Va-t’en, misérable, va-t’en, et que je ne te revoie jamais ! »

Ctésias, surpris au dernier point de si dures paroles, ne sachant à quoi les attribuer, se jeta à ses pieds, et, tenant ses genoux embrassés, lui demanda en quoi il avait pu lui déplaire.

Plangon, dont le visage de pâle était devenu pourpre et dont les lèvres tremblaient de colère, se dégagea de l’étreinte passionnée de son amant, et lui répéta la cruelle injonction.

Voyant que Ctésias, abîmé dans sa douleur, ne changeait pas de posture et restait affaissé sur ses genoux, elle fit approcher deux esclaves scythes, colosses à cheveux roux et à prunelles glauques, et avec un geste impérieux : « Jetez-moi, dit-elle, cet homme à la porte. »

Les deux géants soulevèrent l’enfant sur leurs bras velus comme si c’eût été une plume, le portèrent par des couloirs obscurs jusqu’à l’enceinte extérieure, puis ils le posèrent délicatement sur ses pieds ; et quand Ctésias se retourna, il se trouva nez à nez avec une belle porte de cèdre semée de clous d’airain fort proprement taillés en pointe de diamant, et disposés de manière à former des symétries et des dessins."

repère à suivre : La suite  

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