Partager l'article ! L'amitié : du plaisir à la vertu...: (L'amitié Picasso, 1908, l'Ermitage, Saint-Petersbourg) ...
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(L'amitié Picasso, 1908, l'Ermitage,
Saint-Petersbourg)
Selon la tradition classique, l'amitié qui met en scène la relation que l'on entretient avec autrui peut être classée en trois grandes catégories en fonction de l'utilité, du plaisir et de la vertu.
La première amitié portant sur l'intérêt constitue un attachement précaire et
matériel. La deuxième qui se fonde sur le divertissement revêt aussi un caractère fragile. Enfin, l'amitié comprise comme une vertu est le sentiment noble et durable par
excellence.
Ces différentes conceptions de l'amitié seront étudiées au travers de deux livres, Vagabonds du norvégien Knut Hamsun publié en 1927 et Narcisse et Goldmund de l'allemand Hermann Hesse publié en 1930. Deux formes d'amitié distinctes mais qui ont en commun un esprit de liberté.
1. Vagabonds ou la soif de liberté *
Dans un village pauvre de Norvège près des îles Lofoten, August, homme d'un âge mûr, aventurier, musicien et mythomane, se lie d'amitié avec Edevart, jeune garçon naïf mais ingénieux. August est un enfant du village parti depuis de nombreuses années sur toutes les mers avec en tête des récits merveilleux. Edevart tombe littéralement sous le charme de cet homme atypique qui lui ouvre l'esprit et lui offre enfin la perspective de mener une existence libre. Il est fasciné par l'apparence physique du nouveau-venu :
« Ayant été blessé à la bouche, August avait eu quelques dents cassées. Il avait réparé tant bien que mal cet accident en laissant pousser sa moustache, en se faisant poser une série de dents en or : un bridge. Edevart n'avait jamais vu de dents aussi magnifiques; il méditait de s'en acheter de pareilles quand il aurait fait assez d'économies. August lui raconta où il s'était procuré les siennes et lui en cita le prix. Ce n'était pas une bagatelle ; il lui avait fallu des mois et des années pour réunir la somme. » (1ère partie, chapitre 1, page 15)
Les deux hommes décident d'unir leur destinée en montant un commerce itinérant de peaux. lls connaissent ensemble une vie de vagabonds, incertaine sur le plan matériel mais riche en évènements. La vie d'errance use néanmoins l'amitié entre les deux personnages. Cette amitié va les conduire à une séparation douloureuse mais nécessaire :
« Le départ d'August laissait un vide à son côté. En deux années d'existence commune avec son camarade, il avait beaucoup appris ; ses vues s'étaient élargies. Son village natal ne représentait plus le monde pour lui. Il avait observé beaucoup de gens, des bateaux, des villes, des pays. August avait été un compagnon affable et singulier. Bon voyage pour lui !
Un peu désorienté, Edevart se promenait sur le pont du bateau ; il se sentait triste et abandonné. » (1ère partie, chapitre 4, page 105)
Les deux amis mènent alors parallèlement une vie de vagabonds sur les
routes et sur les mers vivant de petits trafics et d'autres expédients. Ils partagent séparément la même destinée d'errant. S'ils se retrouven
t avec plaisir d'année en année au gré du calendrier des foires locales, cette amitié a néanmoins évolué. Ils ne
s'agit plus de partager que des moments d'agrément. Les revers de fortune et les difficultés financières vont conduire les amis à mettre en commun leurs maigres ressources pour relancer
leurs affaires respectives. Ils deviennent à cet égard utiles l'un à l'autre.
Ils partagent parfois même leur mauvais sort dans des circonstances particulièrement téméraires:
« Les deux camarades ne devaient pas oublier cette nuit, quoiqu'il ne leur fût rien arrivé de fâcheux. Il était clair pour eux désormais qu'ils étaient engagés dans la voie de la perdition. August lui-même, qui faisait le brave, eut pendant longtemps des nuits agitées. Il n'avait aucune expérience du métier de violateur de sépultures et il était très ému. Il savait qu'il devait travailler vite et en silence, se garder de parler haut, de peur de faire vibrer les vitraux de l'église, s'abstenir de jurer s'il s'égratignait à un clou, avoir une volonté ferme de ne pas se laisser arrêter par les objections de son camarade. » (2ème partie, chapitre 8, page 431)
Cependant, cette amitié fondée sur l'utilité ne les rend pas plus proches l'un de l'autre. La vie de vagabondage qu'ils ont menée conduit en effet les personnages à vivre des expériences si singulières qu'elles ne peuvent être nullement partagées. Il reste des êtres solitaires. Leur amitié n'est pas de nature à briser leurs rêves fous : les deux hommes suivront ainsi leur propre destinée dans des lieux lointains. Ce sont des personnages déracinés terriblement attachants. A la lecture de Vagabonds, on comprend aisément que la liberté ne supporte aucune contrainte même celle de l'amitié..
2. Narcisse et Goldmund ou l'amitié parfaite.**
Deux jeunes êtres aux caractères opposés vivent dans le couvent de Mariabronn dans l'Allemagne du Moyen âge. Narcisse, orphelin recueilli par les moines, est un jeune homme d'une intelligence prodigieuse. Goldmund, destiné par son père à la vie monastique pour expier les fautes commises par sa mère, se définit comme un être d'une beauté étonnante et d'une sensibilité aiguë. Les deux êtres vont se jauger puis devenir des amis quitte à susciter des jalousies malsaines de leurs coreligionnaires. (chapitre trois). Leur amitié sans équivoque repose sur leur différence affichée :
« Je le dis comme je le pense. Nous n'avons pas à nous rapprocher les uns des autres que le soleil et la lune, la mer et la terre. Nous deux, mon cher ami, nous sommes le soleil et la lune, la mer et la terre. Notre but n'est pas de nous fondre l'un dans l'autre, mais de discerner l'un l'autre ce que nous sommes et d'apprendre chacun à voir et à honorer ce qu'il est vraiment : le contraire et le complément de son ami. » (chapitre IV, page 54)
Suivant ces préceptes, Narcisse n'aura de cesse de révéler Goldmund à lui-même.
Ce dernier comprendra alors que la destinée de moine ne correspond pas à ses aspirations profondes.
Il se sent en effet appelé par une toute autre vie et par différentes formes d'expression artistique.
La séparation des deux amis paraît inéluctable pour la réalisation des projets
du plus jeune. Pendant de nombreuses années, Goldmund erre ainsi sur les routes, faisant des expériences heureuses mais aussi tragiques qui seront une source d'inspiration créatrice. Il plaît
tellement aux femmes que cela lui causera de nombreux déboires avec la gent masculine. Cependant loin d'oublier Narcisse, le souvenir de ce dernier reste
vivace, ancré en lui jusqu'au plus profond de ses œuvres .
La situation aurait pu durer ainsi si un rebondissement dans l'intrigue
au chapitre 17 du livre n'avait eu lieu :
"Le prêtre qui était là, derrière lequel des mains invisibles refermaient
la porte, portait l'habit des moines de Mariabronn (...). A cette vue il sentit au coeur un coup étrange, il lui fallut détourner les yeux. L'apparition de ce vêtement pouvait être
d'heureux augure, ce pouvait être bon signe. Mais peut-être n'y avait-il tout de même pas d'autre issue que le meurtre. Il serra les dents. Ce lui serait dur de tuer ce frère." (chapitre
16, page 318) Goldmund passera-t-il à l'acte ? Ce prêtre serait-il Narcisse ? Dans quelles conditions les retrouvailles auront-elles lieu ? A l'issue de plusieurs péripéties, il s'avèrera
que la force de cette amitié qui repose sur la vertu s'explique par la réciprocité. Loin d'être une amitié à sens unique comme le laisserait croire le rôle de pygmalion joué par Narcisse, chacun
puisera dans l'autre les éléments nécessaires à son propre accomplissement. "Il était son égal, Narcisse ne lui avait rien donné qu'il ne lui eût rendu au centuple." ( chapitre 19, page
367). L'amitié véritable repose sur l'égalité et la réciprocité, une maxime à méditer...
* les cahiers rouges, Grasset édition 1985
** livre de poche, édition 1983;
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