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Gazette littéraire

Analyse-Livres & Auteurs-Culture

La crise vue par la Littérature

  

Le thème de la crise dans la littérature a trouvé sa place dans de nombreux romans aux accents de vérité...Deux auteurs seront mis en perspective dans le cadre de cette étude : Balzac avec La Maison Nucingen, ouvrage publié en 1838 et Steinbeck avec Les raisins de la colère, roman publié en 1939.



 
(Repères :
thème de l'argent : l'étude)

Bourse

Témoin de son temps, la Littérature s'est vivement intéressée au phénomène de mutation économique de la société. Elle s'est autant passionnée pour les récits d'ascension sociale fulgurante que pour les chroniques relatant des déclins individuels ou collectifs. Le thème de la crise a rapidement trouvé sa place dans de nombreux romans aux accents de vérité...

Deux auteurs seront mis en perspective dans le cadre de cette étude :

  • Balzac avec La Maison Nucingen, ouvrage publié en 1838, 
  • Steinbeck avec Les raisins de la colère, roman publié en 1939 :

Il s'agit de deux œuvres distinctes tant par leur localisation géographique que par leur propre histoire mais qui font une sévère critique du capitalisme débridé. 


 1. L'intérêt bien compris d'une crise boursière dans la Maison Nucingen*

Balzac a mis en scène la vie d'un homme mystérieux et d'un banquier redoutable connu sur toutes les grandes places boursières, le baron de Nucingen. Animé par une jalousie féroce et le désir d'une franche revanche sociale, ce dernier n'hésite pas à exercer toutes sortes de manipulations pour arriver à ses fins. Le personnage n'est en effet guère scrupuleux, prêt à toutes les compromissions pour voir sa Maison s'établir définitivement dans le domaine de la haute finance.

«La banque envisagée ainsi devient toute une politique, elle exige une tête puissante, et porte alors un homme bien trempé à se mettre au-dessus des lois de la probité dans lesquelles il se trouve à l'étroit. » (page 141)

La spécialité du baron de Nucingen ? Le crédit aux entreprises ? Non … sa propre liquidation  organisée, crapuleuse qui en plusieurs étapes orchestrées d'une main de fer le conduira au firmament de la finance tandis qu'elle mènera un grand nombre d'épargnants à la ruine pure et simple. La dernière faillite organisée par ses soins a nécessité une préparation scrupuleuse qui donnera lieu à une opération de grande ampleur. Tout est finement calculé comme le ferait un stratège militaire. Les références à l'art de la guerre émaillent d'ailleurs le récit :

« Le banquier est un conquérant qui sacrifie des masses pour arriver à des résultats cachés, ses soldats sont les intérêts des particuliers. Il a ses stratagèmes à combiner, ses embuscades à tendre, ses partisans à lancer, ses villes à prendre. » (page 141)

Le baron de Nucingen se met en quête d'organiser son insolvabilité en différant artificiellement les profits escomptés sur des placements sûrs. Eugène de Rastignac va alors jouer -à son insu- un rôle capital, celui de diffuser l'information sur la déroute financière de la Maison Nucingen corroborée par la disparition du banquier qui s'est brutalement volatilisé. L'information se propage rapidement pour devenir une rumeur persistante sur tous les marchés boursiers. La perte de confiance fait chuter le cours du titre qui est vendu à perte dans la précipitation. Mais en sous-main, toutes ces actions sont rachetées insidieusement par des intermédiaires agissant pour le compte de l'ingénieux banquier. Ce dernier a tout prévu en suscitant en outre auprès d'un autre homme de paille la création d'une nouvelle société commerciale, la société Claparon, dont les actions sont largement surévaluées et échangées contre ...les actions Nucingen.

Hélas, la société Claparon cessera d'être en mesure de distribuer des intérêts et des dividendes à ses actionnaires. Quel sera le rôle du baron de Nucingen ?  Sera-t-il passif ou parachèvera-t-il son œuvre ? Balzac dresse un constat implaquable teinté d'une certaine ironie :

« Il est impossible à qui que ce soit au monde de démontrer comment cet homme a, par trois fois et sans effraction, voulu voler le public enrichi par lui, malgré lui. Personne n'a de reproches à lui faire. Qui viendrait dire que la Haute Banque est souvent un coupe-gorge commettrait la plus insigne calomnie. Si les effets haussent et baissent, si les valeurs augmentent et se détériorent, ce flux et ce reflux est produit par un mouvement naturel, atmosphérique, en rapport avec l'influence de la lune, et le grand Arago est coupable de ne donner aucune théorie scientifique sur cet important phénomène. » (page 209)

A la lecture de ce livre, on comprend comment le débiteur peut être paradoxalement plus fort que le créancier. Une morale déconcertante !


2. La crise subie dans Les raisins de la colère**

La crise de 1929 aux Etats-Unis est bien présente dans le contexte historique de l'ouvrage. La Grande Dépression s'ajoute en effet aux désastres économiques et écologiques subis par les agriculteurs des grandes plaines du Middle West. Ces derniers ont durablement asséché le sol par des cultures intensives et pâtissent des effroyables tempêtes de poussière détruisant tout sur leur passage. Les mauvaises récoltes conduisent des métayers à ne plus pouvoir payer leur loyer. Dans le même temps, d'autres paysans qui ont été obligés pour survivre de recourir aux prêts ne peuvent plus rembourser. C'est ainsi que les paysans sont expulsés de leurs terres. L'établissement bancaire est présenté sous la forme d'un « monstre » qui, de manière inhumaine, met de nombreuses familles à la rue :

«La banque ce n'est pas la même chose que les hommes. Il se trouve que chaque homme dans une banque hait ce que la banque fait, et cependant la banque le fait. La banque est plus que les hommes, je vous le dis. C'est le monstre. C'est les hommes qui l'ont créé, mais ils sont incapables de le diriger. » (page 53)


La famille Joad comme des millions d'individus erre sur les routes, entassée dans son camion avec un faible pécule et son maigre mobilier dormant la nuit dans les fossés, reprenant la route le ventre vide. Les membres de la famille n'ont plus qu'un souhait, celui d'atteindre la « terre promise » que constitue la Californie où règne un climat doux et le plein emploi. Tous rêvent en effet d'une vie meilleure dans ce pays agricole comprenant des vergers à perte de vue donnant de l'ouvrage toute l'année. Le Grand-Père Joad en salive de plaisir :

« Alors, comme ça, dit-il, on ne va pas tarder à partir. Cré bon Dieu, y a là-bas des raisins qui pendent par-dessus les routes. Savez pas ce que je ferai? J'm'en remplirai toute une bassine, de raisins, et j'm'assoirai au beau milieu et je me tortillerai pour que le jus dégouline le long de mes culottes. » (page 133)

Mais cet espoir ne résistera pas à la cruelle réalité d'un monde soumis à une crise terrible. Comment ce pays regorgeant d'atouts naturels peut-il être incapable de nourrir sa population ? Un paradoxe produit par la seule cupidité de l'homme.

« La décomposition envahit toute la Californie, et l'odeur douceâtre est un grand malheur pour le pays. Des hommes capables de réussir des greffes, d'améliorer les produits sont incapables de trouver un moyen pour que les affamés puissent en manger. Les hommes qui ont donné de nouveaux fruits au monde sont incapables de créer un système grâce auquel ces fruits pourront être mangés. Et cet échec plane comme une catastrophe sur le pays. Le travail de l'homme et de la nature, le produit des ceps, des arbres, doit être détruit pour que se maintiennent les cours, et c'est là une abomination qui dépasse toutes les autres. » (page 486)
 

Les Joad vont affronter ainsi un monde impitoyable où les hommes sont exploités pour un salaire de misère. La réalité du marché en crise conduit à faire venir une main d'œuvre toujours plus nombreuse alléchée par la promesse d'un emploi et d'un salaire attractif pour lui proposer en définitive un travail à bas prix. Les nombreuses grèves sont réprimées par des policiers corrompus et des milices qui font régner leur dure loi. En réponse à cette terrible injustice, la phrase lancée par l'auteur lui-même recèle une profondeur poétique :

« ...craignez le temps où l'Humanité refusera de souffrir, de mourir pour une idée, car cette seule qualité est le fondement de l'homme même, et cette qualité seule est l'homme, distinct dans tout l'univers ». (page 212)

Cet ouvrage retrace avec une puissance inégalable le récit de ces victimes anonymes de la crise, broyées par un système perverti. Il est toujours bon de le (re)lire par temps incertain...

* folio classique (2004)
**folio (1972)

 

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