LA VIE AUX CHAMPS : BONHEUR OU MALHEUR ?
George SAND et Émile ZOLA présentent deux visions opposées de la nature et de la vie paysanne au XIXème siècle. La Petite Fadette face à la Terre,deux monuments de la littérature française. Deux œuvres opposées qui mettent toutes les deux au premier plan la Nature en ce qu'elle abrite les passions des hommes. Il a été souvent indiqué que si ces auteurs décrivent le profond attachement de l'être humain à son cadre de vie, leur vision du monde rural diverge radicalement. Sand décrirait une nature enchantée alors que Zola stigmatiserait la rudesse des mœurs de la campagne. Les ouvrages méritent mieux que ce commentaire laconique. Ils gagnent à être redécouverts dans leur originalité propre.
1. Un bonheur bucolique
Françoise, la Petite Fadette, farfadet malicieux, vit en marge de la société berrichonne en raison de la réputation sulfureuse de sa propre mère et des talents de guérisseuse de sa grand-mère jugée un peu sorcière. Son apparence de laide sauvageonne et ses facéties contribuent à la singulariser au village avant qu'un profond retournement de situation ne modifie la perception initiale des protagonistes.
La nature joue un rôle crucial dans l'œuvre en ce qu'elle ne déçoit jamais. Les scènes champêtres sont élaborées pour refléter une réalité «idéalisée» voulue par l'auteur : un décor sublimé. La campagne berrichonne se révèle harmonieuse, délicate et fraîche. Les rigueurs de la terre ne sont évoquées que de manière incidente pour justifier l'envoi d'un fils en apprentissage chez un fermier. La nature évoque des souvenirs de l'enfance heureuse et appelle à la rêverie. Elle console aussi de tous les maux de la vie. Le travail de la terre et l'élevage ne sont pas présentés comme un joug, mais comme une activité pleine d'attraits. Des passages d'une fine sensibilité abondent dans cette oeuvre :
«Enfin, il se trouva au droit du pré de la Joncière, et il y entra, parce qu'il se souvint qu'il y avait là un endroit que Sylvinet affectionnait. C'était une grande coupure que la rivière avait faite dans les terres en déracinant deux ou trois vergnes qui étaient restées en travers de l'eau, les racines en l'air. Le père Barbeau n'avait pas voulu les retirer. Il les avait sacrifiés parce que, de la manière qu'ils étaient tombés, ils retenaient encore les terres qui restaient prises en gros cossons dans leurs racines, et cela était bien à propos ; car l'eau faisait tous les hivers beaucoup de dégâts dans sa joncière et chaque année lui mangeait un morceau de son pré.» (chapitre 8)
Cependant à côté de la nature enchanteresse, l'homme de la campagne paraît fruste et rude. Le parfait décor qui l'entoure ne lui ouvre guère les yeux ni le cœur. Le roman évoque largement la question des préjugés qui aveuglent l'être humain. Les villageois portent un regard cruel sur la Petite Fadette en raison de son apparence repoussante et de la réputation sulfureuse de sa famille. Elle est en butte à l'hostilité des enfants de son âge.
«Landry le suivit deux ou trois pas, mais il se retourna en entendant une grande clameur ; et il vit la petite Fadette que Madelon et les autres filles avaient livrée aux moqueries de leurs galants, et que les gamins, encouragés par les risées qu'on en faisait, venaient de décoiffer d'un coup de poing. Elle avait ses grands cheveux noirs sur son dos et se débattait toute en colère et en chagrin ; car cette fois, elle n'avait rien dit qui lui méritât d'être tant maltraitée, et elle pleurait de rage, sans pouvoir rattraper sa coiffe qu'un méchant galopin emportait au bout d'un bâton (...)» (scène du bal chapitre 16)
A partir du chapitre XVIII, la nature et l'homme se rejoignent pour vivre en bonne intelligence au point d'opérer un vrai changement de ton et de rythme dans l'œuvre. Les personnages présentés jusque là conformément aux préjugés prennent de l'épaisseur et de la profondeur. La nature devient l'étalon de valeur pour qualifier les relations humaines.
«Tu ne trouves point l'endroit agréable, reprit-elle, parce que vous autres riches vous êtes difficiles. Il vous faut du beau gazon pour vous asseoir dehors, et vous pouvez choisir dans vos prés et dans vos jardins les plus belles places et le meilleur ombrage. Mais ceux qui n'ont rien à eux n'en demandent pas si long à Dieu, et ils s'accommodent de la première pierre venue pour poser leur tête. Les épines ne blessent point leurs pieds, et là où ils se trouvent, ils observent tout ce qui est joli et avenant au ciel et sur la terre. (...) Moi, je sais, sans être sorcière, à quoi sont bonnes les moindres herbes que tu écrases sous tes pieds ; et quand je sais leur usage, je les regarde et ne méprise ni leur odeur ni leur figure».(conversation entre Fadette et Landry au chapitre XVIII)
Ce roman d'une vraie fraîcheur conservée au delà des siècles traite de questions dépassant le cadre des préoccupations de l'adolescence, s'agissant d'un livre généralement proposé et étudié au seul collège. Il pose en effet un regard faussement enfantin sur la nature et sur l'homme. C'est le contexte historique qui redonne un profond éclairage aujourd'hui oublié à cette œuvre. L'engagement politique de George Sand et l'échec de la révolution de 1848 l'ont conduit, de retour sur ses terres de Nohant, à élaborer ce conte champêtre dans la droite ligne d'un Rabelais qu'elle affectionnait particulièrement. En ces ans troubles, elle a choisi un art d'écrire exempt de tout reproche. Il n'en demeure pas moins qu'elle l'a conçu comme une ode à la fraternité et à la glorification de la liberté affranchie des préjugés. Pour s'en convaincre, il suffit de lire les deux courtes préfaces de 1848 et de 1851 pour s'extraire de l'image naïve du roman champêtre.
La perception de Zola diverge effectivement de celle de George Sand en ce que le point de vue réaliste prime sur l'idéalisation de la nature et de l'être humain.
2. Une Terre adulée mais ingrate
L'action se déroule dans la campagne beauceronne. Elle met en contact toutes les branches d'une même famille de paysans sur trois générations. La grande question du livre s'articule autour de la possession de la Terre que ce soit par sa transmission dans le cadre d'une donation ou d'une succession ou par sa simple conservation. Les personnages et les situations sont finement analysés sans tomber dans un manichéisme trompeur. Le rôle principal n'échoit en réalité à aucun protagoniste de l'histoire. C'est la terre avec un grand T qui occupe la place prédominante. Le titre même du roman s'éloigne de la Nature comprise comme un théâtre enchanté pour revêtir un sens double, à la fois, la terre qu'on aime et pour laquelle l'homme est prêt à consentir à tout et celle recueillant insensiblement le labeur de l'homme. Le décor naturaliste est ainsi planté.
La terre est en effet adulée par les personnages de l'œuvre, notamment par le Père Fouan qui va se déposséder de ses biens au profit
de ses enfants pour jouir de la vie après des années de labeur. Ce sentiment reste néanmoins ambivalent.
«Mais ce qu'il ne disait pas, ce qui sortait de l'émotion refoulée dans sa gorge, c'était la tristesse infinie, la rancune sourde, le déchirement de tout son corps, à se séparer de ces biens
si chaudement convoités avant la mort de son père, cultivés plus tard avec un acharnement de rut, augmentés ensuite de lopins à lopins, au prix de la plus sordide avarice. Telle parcelle
représentait des mois de pain et de fromage, des hivers sans feu, des étés de travaux brûlants, sans autre soutien que quelques gorgées d'eau. Il avait aimé la terre en femme qui tue et pour qui
on assassine. Ni épouse, ni enfants, ni personne, rien d'humain : la terre ! Et voilà qu'il avait vieilli, qu'il devait céder cette maîtresse à ses fils, comme son père la lui avait cédée à
lui-même, enragé de son impuissance » (1ère partie, titre II).
Un autre personnage, Hourdequin, l'homme aux expériences agricoles de pointe éprouve aussi un
attachement viscéral pour la terre :
«Ah ! cette terre, comme il avait fini par l'aimer ! Et d'une passion où il n'entrait pas que l'âpre avarice du paysan, d'une passion sentimentale, intellectuelle presque, car il
sentait la mère commune, qui lui avait donné sa vie, sa substance, et où il retournerait (....) Plus tard, quand il avait succédé à son père, il l'avait aimé en amoureux, son amour avait mûri,
comme s'il l'eût prise dès lors en légitime mariage, pour la féconder.» (2ème partie, titre I)
Le choix de la Beauce pour incarner la passion du paysan pour la terre n'a pas été un choix neutre ; on est en effet loin des terres
arides et sèches qui ne nourrissent pas les laboureurs. Au contraire, il s'agit bien de la région qualifiée de "grenier" de la France, qui a l'avantage de présenter le meilleur aspect de la
condition paysanne.
«Cette Beauce plate, fertile, d'une culture aisée, mais demandant un effort continu, a fait le Beauceron froid et réfléchi, n'ayant d'autre passion que la terre». (1ère partie, titre III)
L'amour de la Terre entraîne l'homme dans des passions incontrôlées ; en un mot tout est bon pour la posséder. Aucun scrupule particulier ne peut éloigner le paysan de ce qu'il considère son bon droit. On assiste dès lors à des scènes d'une violence et d'une cruauté sans borne narrées avec une brillance extraordinaire :
«Lise, à la volée, répondit par une gifle. Cette brutalité affola Françoise qui se rua sur elle. Les mains au fond des poches, Buteau ricanait, sans intervenir, en coq vaniteux pour lequel deux poules se battent. Et la bataille continua, enragée, scélérate, les bonnets arrachés, les chairs meurtries, chacune fouillant des doigts où elle pourrait atteindre la vie de l'autre. Toutes deux s'étaient bousculées, étaient revenues dans la luzerne. Mais Lise poussa un hurlement, Françoise lui enfonçait les ongles dans le cou ; et alors, elle vit rouge, elle eut la pensée nette, aiguë de tuer sa sœur. A gauche de celle-ci, elle avait aperçu la faux, tombée le manche en travers d'une touffe de chardons, la pointe haute. Ce fut comme dans un éclair, elle culbuta Françoise, de toute la force de ses poignets. Trébuchante, la malheureuse tourna, s'abattit à gauche, en jetant un cri terrible. La faux lui entrait dans le flanc. »(5ème partie, Titre III)
Cependant la Terre, aimée comme une femme ne donne en réalité que ce qu'elle veut. Elle assiste indifférente au déchaînement des passions. Elle reste rude et capricieuse comme la nature humaine. Elle se moque du labeur de l'homme, elle ne s'oblige en rien.
«Combien pourtant elle était indifférente et ingrate, la terre ! On avait beau l'adorer, elle ne s'échauffait pas, ne produisait pas un grain de plus. De trop fortes pluies pourrissaient les semences, des coups de grêle hachaient le blé en herbe, un vent de foudre versait les tiges, deux mois de sécheresse maigrissait les épis ; et c'étaient encore des insectes qui rongent, les froids qui tuent, des maladies sur le bétail, des lèpres de mauvaises plantes mangeant le sol. Certes, lui ne s'était pas épargné, tapant des deux poings, furieux de voir que le travail ne suffisait pas. Il y avait desséché les muscles de son corps, il s'était donné tout entier à la terre, qui, après l'avoir à peine nourri, le laissait misérable, inassouvi, honteux d'impuissance sénile, et passait aux bras d'un autre mâle, sans pitié même pour ses pauvres os, qu'elle attendait. »
La Terre est le décor idéal pour la thèse naturaliste de Zola. L'être humain est le produit de son milieu et de son hérédité dont il ne peut nullement s'affranchir. La terre est soumise aux intempéries diverses tout comme l'homme à des nécessités auxquelles il ne peut échapper. En ce sens, la nature et l'homme s'unissent dans la même destinée tragique.
Le style de Zola et l'intensité de l'œuvre nourrie de notes glanées au travers d'observations faites ou
de lectures des gazettes locales méritent une lecture ou une relecture. L'auteur a fait naître un roman extraordinaire qui ne peut laisser personne indifférent du fait de la description des mœurs
familiales, politiques, sociales de l'époque. Pour conclure, Zola s'est trouvé de son propre aveu dépassé par l'énormité de son œuvre qui pour cette raison continue à fasciner à juste
titre.
RECAPITULONS...
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Étude croisée des œuvres |
Genre littéraire |
Lieu du récit |
Datation du récit |
Personnages principaux |
Sentiments évoqués |
Aspects sociolo- giques principaux
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LA PETITE FADETTE de G.Sand |
Conte bucolique |
Berry |
Début XIXème siècle |
3 Fadette jumeaux |
Jalousie, peur, exclusion, mépris, sagesse, amour |
vie rurale, apprentissage, herborisation guérisseur, élevage, fête de St Jean,
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La TERRE de E. Zola |
Fresque réaliste sociale (15ème sur les 20 des Rougeon- Macquart) |
Beauce |
Début XIXème siècle |
+ de 20 (tableau de famille et du voisinage) |
possession avarice, jalousie, vengeance, abandon, solitude, dénuement désespoir |
agriculture, élevage, vie politique locale, alcoolisme, succession
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