Résumé des chapitres précédents( Feuilleton : Maître Rivarol) : Maître Rivarol, avocat à Versailles, est un travailleur infatigable qui mène une vie conjugale sans passion avec sa femme, Françoise. Cette dernière, de son côté, a fini par s'habituer à la lourde solitude qui l'étreint dans un foyer sans enfant. Le domicile se situe dans le prolongement du cabinet imbriquant étroitement la vie professionnelle avec la vie familiale. Après avoir fait la connaissance du secrétariat, des collaborateurs et des délices de la vie de bureau, le feuilleton a permis de connaître les projets de Maître Rivarol. Ce dernier souhaite en effet associer sa collaboratrice, Delphine, en lui cédant une partie de son cabinet. Cependant son épouse, Françoise, marque son opposition à cette idée en lui faisant remarquer qu'il n'est pas au fait de ce qui se déroule en réalité dans son entreprise. C'est ainsi qu'elle lui révèle que son employé, Bruno, développe sa clientèle personnelle au détriment des dossiers du cabinet. Ce dernier est contraint de démissionner. L'ambiance au cabinet est exécrable. Peu de temps après le départ de l'indélicat avocat, Maître Rivarol plaide dans des conditions difficiles devant le tribunal. Humilié et de très méchante humeur, il sort de l'audience. Il rentre à son cabinet pour tenir la traditionnelle réunion de fin de semaine. La journée ne se clôturera pas sans incident....
Chapitre 9
Vers dix-huit heures, Rivarol poussa la porte de son cabinet qu'il claqua violemment. D'un pas nerveux, il pénétra dans son bureau, puis ferma avec soudaineté sa porte. C'était mauvais signe en cette veille de week-end. À l'affût, Adrienne comprit que la réunion d'agenda, permettant de répartir les audiences et les dossiers entre les avocats du cabinet, n'aurait pas lieu prochainement. La tenue de cette séance hebdomadaire variait en effet en fonction de l'humeur du patron. S'il était de bonne humeur, le pensum fixé en fin d'après-midi était expédié en quelques minutes ; s'il paraissait en colère, il différait en début de soirée la réunion, en restant cloîtré dans son bureau aux portes hermétiquement closes ; il prenait alors un temps infini à traiter les affaires en cours. Animé par une franche volonté de puissance, il faisait plier la volonté des autres à la sienne propre. Cela lui procurait plus qu'une simple satisfaction de retenir indûment ses collaboratrices, appelées, par la force des choses, à travailler un peu plus qu'à leur habitude. Il ressentait en réalité une vraie jouissance qui lui permettait de surmonter les frustrations de sa journée. Un phénomène de compensation qu'il s'autorisait à bon compte. Néanmoins, en ce jour néfaste, vers vingt heures trente, il mit fin au supplice général en convoquant son personnel dans la bibliothèque. Portant sous le bras le grand agenda du cabinet, il prit place au bout d'une grande table. Comme à l'accoutumée, il fit l'appel des affaires venant à être plaidées dans les jours suivants, rappela la tenue des réunions d'expertise à venir et distribua arbitrairement les nouveaux dossiers. Nul ne bronchait tant par ce que le climat n'était guère propice à la moindre discussion, que parce que l'humeur générale disposait l'auditoire à décamper au plus vite. La réunion, à l'étonnement général, ne dura pas plus de dix minutes. Maître Rivarol semblait las, ce qui n'était pas son habitude
Venant d'achever la réunion, il se leva brusquement pour donner le signal du départ. Mais comme s'il était lesté d'un poids massif, il fut contraint de s'asseoir aussitôt. Ne se sentant visiblement guère dans son état normal, transpirant, il mit sa main sur sa poitrine. Sa vue semblait se troubler ; son visage était d'une pâleur effrayante. Delphine, la première, comprit qu'il souffrait d'un malaise. Rivarol ne put s'empêcher d'indiquer que quelque chose comprimait sa cage thoracique. Il émit des sons attestant d'une souffrance intolérable. Ce fut la consternation générale. Conservant son calme, Delphine desserra adroitement le nœud de la cravate et enjoint aux autres d'appeler du secours. Obéissante, Patricia attrapa fébrilement le téléphone pour composer le numéro d'urgence; elle bredouilla alors des propos incompréhensibles avant que l'affaire ne fut reprise en main par Delphine. Sur injonction de cette dernière, Adrienne courut chercher l'épouse du patron dans son appartement privé. De l'autre côté de la table, Laurence demeurant étrangement silencieuse, se demanda, égoïstement, si sa nouvelle collaboration allait être pérenne. Peut-être devait-elle chercher une autre place... Enfin, Madame Rivarol pénétra en trombe dans la bibliothèque. Son visage présentait des signes d'une angoisse extrême. Elle lui parla vivement, mais ce dernier ne répondait pas à ses questions. Par un curieux réflexe, Françoise Rivarol se mit à crier pensant qu'il ne l'entendait pas. Paul-Marie, tu m'entends, mais dis quelque chose ? hurlait-elle. Les pompiers l'interrompirent, lui demandant de lui céder la place près du malade. Elle se réfugia sur le côté de la pièce. Les collaboratrices la rejoignirent instinctivement. Les secouristes commencèrent par allonger le patient toujours conscient, l'interrogèrent tout en procédant à une auscultation cardiaque et à sa prise de tension artérielle. Ils réalisèrent sur place un électrocardiogramme en collant des patchs sur son thorax. Rongée d'inquiétude, Madame Rivarol de manière irrésistible se rapprocha de son époux. Delphine mue par la même force la suivit au plus près de son grand homme, à une distance autorisée par le corps médical afin de ne pas occasionner de gêne. Aux termes de ce bilan, la décision de le conduire à l’hôpital fut prise. Quoique la décision semblait aller dans le sens de la raison, la stupeur se peignait sur tous les visages. Adrienne se mit à pleurer dans cette occasion pendant que Patricia tordait avec nervosité l'extrémité de la manche de son gilet de laine. Transporté sur un brancard, le malade fut porté avec précaution dans le camion des pompiers. Sans sac ni manteau, Madame Rivarol et Delphine descendirent à sa suite dans l'escalier. Adrienne et Patricia surveillaient les opérations de la fenêtre du premier étage, cachées derrière le voilage de la bibliothèque. Tous les habitants de l'immeuble étaient sortis dans l'escalier, tandis que l'essentiel du voisinage paraissait à sa fenêtre. Un spectacle inédit à portée de vue. Le brancard de Rivarol fut hissé dans le camion. Françoise, en dépit de sa masse, grimpa lestement. Elle se tourna brutalement vers Delphine qui faisait montre de vouloir l'accompagner. Les deux femmes se firent face. Le visage de l'épouse s'empourpra et son expression outragée en imposa tellement à la collaboratrice que cette dernière demeura sur le trottoir, la mine déconfite. La porte se referma ainsi. Non, mais, c'est encore moi sa femme ! pesta Madame Rivarol. (la suite)
M.Aragnieu
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