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Feuilleton : Maître Rivarol

Mardi 23 février 2010 2 23 /02 /Fév /2010 06:43

 

3257090519_5e6d07d3ca.jpgRésumé des chapitres précédents ( Feuilleton : Maître Rivarol) : Maître Rivarol, avocat à Versailles, est un travailleur infatigable qui mène une vie conjugale sans passion avec sa femme, Françoise. Cette dernière, de son côté, a fini par s'habituer à la lourde solitude qui l'assaille dans un foyer sans enfant. Le domicile se situe dans le prolongement du cabinet imbriquant étroitement la vie professionnelle avec la vie familiale. Après avoir fait la connaissance du secrétariat, les collaborateurs et les délices de la vie de bureau, découvrons désormais la quatrième personne importante aux yeux de notre personnage...

***


D'allure filiforme, Delphine Meurthault offrait le spectacle d'une belle jeune femme brune au teint mat et aux yeux bleu-vert, d'une quarantaine d'années. Son obsession des régimes l'avait toujours menée à ne pas dépasser un poids famélique, du point de vue de certains et, tout juste acceptable, de son propre aveu. Maigrir était devenu son sujet de prédilection qu'elle savait finement partager avec Madame Rivarol qui essayait en toute chose de perdre quelques kilogrammes logés, ça et là, sur une partie étendue de son corps. Sans succès. Les deux femmes s'entendaient à merveille pour dénicher le régime le plus approprié aux rythmes des saisons et aux attentes des impétrants dans l'ordre de la minceur. C'est ainsi que le cabinet vivait au rythme des pilules miracles,  des barres allégées ou des boissons diurétiques les plus en vogue. Intéressées aussi par le sujet dans l'air du temps, les secrétaires n'hésitaient pas à découper les derniers articles vantant le mérite de produits miracles. Durant plusieurs mois d'hiver, un fumet particulièrement odorant de soupe aux choux avait  même envahi les couloirs de l'entreprise, sans que personne n'y trouvât à redire. Du point de vue des personnes concernées, cette soupe présentait des vertus nutritionnelles et amaigrissantes très intéressantes. Il n'était donc pas rare qu'après avoir pris des précautions élémentaires pour éviter de croiser un client médusé, Madame Rivarol traversât le cabinet, séparé d'une minuscule porte de son appartement privé, pour faire goûter au personnel sa nouvelle recette destinée à remédier à tous ses petits problèmes pondéraux. Tout le monde s'essaya donc à consommer ces différentes mixtures avant de se mettre en quête d'une autre potion plus prodigieuse encore.


Delphine s'était lancée à corps perdu dans la profession d'avocat depuis près de dix-huit années auprès de Maître Rivarol. Elle avait tissé avec lui des liens de maître à élève lorsqu'elle était stagiaire, puis des liens affectifs étroits au fil des ans. Elle avait été formée à la vieille école, travaillant autant que Rivarol et avec la même méthode : de l'ordre dans le dossier et une utilisation chronologique de toutes les pièces (numérotation en bleu pour celles du client tandis que les pièces de l'adversaire étaient reconnaissables par une marque rouge). C'est ainsi que les magistrats appréciaient de traiter les dossiers du cabinet Rivarol, lesquels présentaient l'avantage de simplifier les faits souvent complexes, lorsque les autres confrères les compliquaient à l'envi.

Le droit constituait l'autre force évidemment du cabinet. Le maître avait pour habitude de traiter les articles du code civil avec dureté, sans concession, tel un maréchal-ferrant avec le fer qu'il plie à la force du poignet. Il ne lâchait pas prise dans sa démonstration faite de syllogismes parfois alambiqués. Il élaborait son argumentation, la tenait fermement jusqu'à sa conclusion finale, sa botte finale. « À la fin de l'envoi, je touche ! » se plaisait à dire Rivarol se prenant sans modestie pour Cyrano de Bergerac. Il aimait en vérité moins les vers que les joutes verbales. Delphine avait adopté la même approche que son mentor, ce qui faisait d'elle une redoutable adversaire dans ce milieu volontiers machiste. Admirée pour son port de reine lorsqu'elle entrait dans la salle d'audience, elle cessait d'apparaître comme un simple mannequin dès que sa plaidoirie débutait. Dans le prétoire, elle s'exprimait en effet avec aisance, connaissant son dossier parfaitement, sans avoir besoin de consulter ses notes. La collaboratrice tournait machinalement ses côtes de plaidoirie tout en poursuivant son argumentation et en fixant son auditoire attentif. Sans se perdre à pratiquer des effets de manche qu'elle abhorrait par dessus tout, elle en imposait. Certains magistrats, non seulement la laissaient plaider, lorsque l'usage imposait à ses confrères de déposer purement et simplement leur dossier et de partir sans exposer leur cause, mais  d'autres requéraient même ses observations, fort utiles à la rédaction de la décision finale.


Contemplant la réussite professionnelle de Delphine, Maître Rivarol avait constaté que les fruits avaient porté au-delà de ses espérances. Il avait toujours rêvé de trouver un collaborateur, un jeune homme dans lequel il se retrouverait un peu, qui pourrait lui succéder lors de son départ à la retraite et qui serait aussi un peu le fils qu'il n'avait pas eu. Mais il était tombé souvent sur des arrivistes ou pire, des je-m'en-foutistes, locution préférée de l'avocat. Misogyne de nature, ce dernier s'était surpris à prendre le temps de former une jeune femme. L'intelligence vive de sa collaboratrice l'avait totalement séduit. Son allure naturelle rendait de surcroît sa compagnie particulièrement appréciable. Lorsque le charme d'une conversation s'allie au plaisir des yeux, une affinité élective se créée. Mais de tout temps, Françoise Rivarol avait su garder un œil ouvert sur les agissements de son mari, lequel par manque de temps n'avait jamais vraiment cherché à s'extraire de la surveillance étroite de sa femme. Mais cette relation qui n'avait rien d'extra-conjugale paraissait plus compliquée à gérer qu'un adultère consommé. Devant la complicité évidente entre son mari et sa collaboratrice,  l'épouse ne savait guère comment composer. Cela la déroutait terrriblement. 

Il ne restait ainsi dans la vie de Paul-Marie Rivarol qu'une place pour une fille putative. La chose se présentait bien. Se trouvant par les hasards de la vie en mal d'amour paternel, Delphine s'était elle aussi réfugiée avec fougue dans cette relation quasi filiale. Dès qu'elle apparaissait, le visage de Rivarol rayonnait d'une tendresse sans bornes et d'une joie sans mélange, alors que son visage se rembrunissait invariablement à la vue des autres membres de son équipe en quête de conseils, auxquels il répondait le plus souvent en levant les yeux au ciel ou en secouant les épaules. Cette fille aimante avait néanmoins un talon d'Achille. Elle n'avait pas besoin d'une mère de substitution. Delphine n'éprouvait nullement le besoin d'entretenir avec Madame Rivarol des relations plus profondes. Les échanges d'amabilités comme de recettes lui suffisaient amplement. Son projet actuel s'articulait autour de son désir d'adopter, seule, un enfant pour combler le vide intersidéral qui régnait dans sa vie privée. Elle n'avait pas eu le temps de s'en ouvrir à Rivarol ; elle tenait à avoir son avis sur la question...

Curieusement cette relation n'avait suscité aucune rumeur, ce qui est rare dans le milieu judiciaire où les êtres vivent en cercle clos. Tout se sait ; tout se propage à la rapidité de l'éclair surtout les rumeurs les plus viles. L'air de la calomnie ne fut jamais joué à l'endroit de Maître Rivarol. Personne n'y trouvait donc à redire, mis à part les collaborateurs, portions maigres du cabinet qui faisaient les frais de la différence de traitement. Ces derniers avaient bien conscience qu'il pouvaient être remplacés ad nutum, c'est à dire d'un coup de tête, sans motif à invoquer, ni indemnité à verser, alors que de tout temps, Delphine régnait en majesté.

La dure vie de l'exercice qui n'a de libéral que le nom.... (la suite)

                                 M.Aragnieux


 

 

 

 

Par Litteratus - Ecrire un commentaire - Publié dans : Feuilleton : Maître Rivarol
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