Résumé des chapitres précédents (Feuilleton : Maître Rivarol) :
Maître Rivarol, avocat à Versailles, est un travailleur infatigable qui mène une vie conjugale sans passion avec sa femme, Françoise. Cette dernière, de son côté, a fini par s'habituer à la
lourde solitude qui l'assaille dans un foyer sans enfants. Le domicile se situe dans le prolongement du cabinet imbriquant étroitement la vie professionnelle avec la vie familiale. Après avoir
fait la connaissance du secrétariat et des collaborateurs, retrouvons Maître Rivarol au cours d'un rendez-vous avec ses clients : un mauvais moment à passer pour Adrienne...
***
Durant une bonne partie de la matinée, Paul-Marie Rivarol était enfermé avec des clients dans son bureau aux larges portes capitonnées.
D'une rare nervosité, il sortit un instant de l'entretien pour pousser brusquement la porte voisine. Cette arrivée impromptue dans le bureau de ses collaborateurs causait invariablement à ces derniers de la surprise et de la crainte. Sans dire un mot, il pointa avec précision son index sur Adrienne, l'invitant par son geste à le rejoindre de manière impérieuse. Repassant le pas de la porte, il consentit à lui indiquer d'apporter le dossier Equinoxe. II repartit aussitôt comme il était venu.
Interloquée par la nécessité de sa présence à une réunion qu'elle n'avait nullement préparée, cette dernière se mit en quête de son dossier. Dans les méandres des couloirs, ce dernier attendait tranquillement d'être traité par le secrétariat. Dépitée qu'il fut encore à ce stade de la chaîne d'exécution, elle le retira du lot et, eu égard à son poids, elle le prit précautionneusement à deux mains. Ce dossier volumineux de droit immobilier comportait de nombreuses procédures qui perduraient depuis cinq années devant plusieurs juridictions. Adrienne suivait ce dossier avec Maître Rivarol, le remplaçant aux expertises et plaidant les litiges le cas échéant. Aujourd'hui, la réunion devait être d'importance pour se tenir alors qu'aucun calendrier judiciaire ne l'imposait.
En entrant dans le bureau, Adrienne salua de la tête les deux représentants de la société Equinoxe qu'elle connaissait déjà et la discussion reprit au point où elle s'était arrêtée :
- Adrienne, dit Maître Rivarol, je vous ai fait venir pour me trouver le rapport du bureau de contrôle Controlex de 1993 dans la procédure devant la Cour d'appel de Paris que vous suivez afin que nous puissions également en tirer parti dans la nouvelle affaire pendante devant le tribunal de Grande Instance de Versailles. Ces messieurs sont venus me voir pour ce dossier connexe que vous allez désormais connaître par là même.
- Ce rapport, bien sûr, je crois qu'il est rangé dans la côte pièces produites ; je vous demande deux petites minutes, répondit tranquillement Adrienne, qui goûtait néanmoins modérément le fait que tous les regards se braquaient désormais sur elle.
Elle se mit à ouvrir le dossier sur ses genoux et pesta intérieurement contre le désordre manifeste qui s'y trouvait. Pendant les premières minutes, elle resta confiante car elle avait toujours su retrouver une pièce mal rangée. Mais aujourd'hui, la chose semblait moins aisée. Le temps passait.
- Cela vient ? lui demanda Maître Rivarol dont l'irritation commençait à poindre. Son visage devenant cramoisi, il ajusta ses lunettes et la fixa avec attention tout en balançant ses jambes nerveusement. De son bureau, il constata avec intérêt le plus grand désordre dans la tenue du dossier. Allons, reprit-il sèchement, nous n'allons pas faire attendre Messieurs Duchamp et Gandin plus longtemps ! Donnez-moi le dossier, s'il vous plaît !
Adrienne le lui tendit d'un air piteux. Retirant ses lunettes, Maître Rivarol se mit à mettre de côté les lettres et autres documents posés ça et là sur le haut du dossier en attente d'un classement hypothétique. Il prit tout son temps. Il ébaucha un rictus qui n'augurait rien de bon, posant les sous-dossiers à plat sur son bureau. Puis, il lui fit la leçon. Entre chaque document mal rangé, il sermonna copieusement sa collaboratrice sur sa gestion qui laissait manifestement à désirer. Il ne se gêna pas pour lui faire honte comme un père avec son enfant pris en flagrant délit de chapardage. Les visiteurs commencèrent à se trémousser sur leur fauteuil. Le malaise devenait perceptible. Ils ne semblèrent guère goûter les admonestations paternelles de Rivarol à l'égard de son employée. Rapidement, cette dernière avait perdu de sa superbe après avoir tenté de se justifier. Elle paraissait rouge de confusion et proche des sanglots qu'elle retenait néanmoins par fierté. Dans un sursaut désespéré, Adrienne proposa d'aller chercher plus avant dans le dossier et finit par disparaître au grand soulagement de l'auditoire réuni.
Maître Rivarol s'excusa alors avec exagération auprès de ses clients de l'incident qu'il avait créé de toute pièce pour témoigner sans qu'on lui eut demandé de son professionnalisme . Pas un seul instant, il ne pensa que ce genre de querelle pouvait mettre dans l'embarras les témoins malheureux de la scène. Une rouerie habituelle du maître. Enfin, l'entretien s'acheva.
Adrienne revint à son bureau avec le dossier toujours plus en bataille, s'effondrant dans son fauteuil à roulettes. Patricia et Bruno levèrent la tête et virent leur collègue dépitée. Elle ne se fit pas prier pour raconter l'incident, laissant son Rimmel couler sur ses pommettes juvéniles. Avec amitié, ils la consolèrent, lui rappelant que chacun avait déjà essuyé les colères de Rivarol, lesquelles semblaient connues sur la place publique. Patricia raconta ainsi quelques souvenirs d'humiliations publiques notamment lorsqu'elle reçut un dossier en plein visage devant un client qui se plaignait d'avoir perdu son affaire. Bruno ne put s'empêcher de raconter avec drôlerie l'épisode où le patron, qui cherchait à séduire de nouveaux investisseurs marocains, se souvenant des origines de son collaborateur, avait trouvé du meilleur effet de le faire venir pour faire de la figuration. Rivarol l'avait alors appelé volontairement Brahim tout le long de l'entretien en dépit des corrections faites par l'intéressé, en vain. Rivarol tirait parti de toutes les situations. Il disposait de plus d'un tour dans sa manche. Un vrai prestidigitateur, jamais à court d'idées. Le numéro de la collaboratrice embarrassée restait néanmoins son favori, de l'avis de ces deux éminents spécialistes. Mais l'heure du déjeuner arrivant à grand pas, Bruno proposa de rompre l'ambiance chagrine qui régnait dans le bureau en allant se sustenter. C'est ainsi que les trois collaborateurs partirent rapidement en direction de la brasserie de l'angle. Ils se firent remettre des fiches, autrement appelées factures, en vue de leur livre comptable. Travailleurs indépendants, il leur fallait en effet tenir une comptabilité professionnelle serrée qu'ils mettaient en ordre dans le meilleur des cas, le dimanche après-midi. Ces reçus servaient à déduire quelques frais qui n'étaient pas à négliger devant l'étendue de leurs charges. Mais les collaborateurs de Maître Rivarol n'avaient guère le temps de se prélasser, le devoir les appelait durant ce début d'après-midi.
Le programme qui s'offrait à eux semblait immuable ; pour les uns, les plaidoiries devant tous les tribunaux de la région parisienne, pour les autres, les démarches longues et fastidieuses à Versailles. Dans ce dernier cas, il leur appartenait d'aller déposer le volumineux courrier dans les casiers prévus à cet effet et de récupérer celui adressé au cabinet.
Une pièce exiguë au sein du tribunal jouait un rôle crucial dans l'acheminement des lettres et colis. On aurait dit une ruche avec une multitude d'alvéoles estampillées chacune du nom de l'avocat inscrit au barreau. Des emplacements étaient en outre alloués à la correspondance destinée à des barreaux ou des greffes des juridictions limitrophes. Chaque case avait ainsi sa destination propre. Et gare aux étourdis qui confondaient les tribunaux et les greffes ! L'erreur avait souvent causé des dommages irrémédiables. Adrienne en avait fait les frais à une occasion. Dans ces cas-là, il semblait bien périlleux d'invoquer auprès du clients les erreurs imputables à ce qui s'apparente à de la « cuisine interne». Rivarol chercha alors un tout autre motif avant de présenter une explication acceptable pour le client qui était heureusement crédule.
Ce service courrier qui présentait l'immense avantage d'être gratuit se trouvait en réalité pris dans le magma des cotisations payées par chaque avocat. Mais du point de vue de Rivarol, tant que ce service existait, il était bon d'en profiter. C'est ainsi qu'en bon gestionnaire, il apportait un soin jaloux à l'envoi de son courrier par ce canal plutôt que par la poste évidemment ruineuse. Il se moquait du poids des valises que ses collaborateurs portaient. Même ses anciennes collaboratrices enceintes s'étaient vu attribuer l'insigne honneur de tenir ces malheureuses mallettes. Certaines ne s'en étaient pas remises, mais la profession ne connaissait pas les arrêts maladies de complaisance. Et le travail étant rare, tous s'y accrochaient comme une moule à son rocher. De l'extérieur, Maître Rivarol semblait montrer l'exemple en rapportant lui-même du courrier du Palais. Néanmoins, il avait pris le soin de faire un tri préalable et de ne prendre que celui qui le concernait personnellement. Les collaborateurs avaient donc la part la moins belle, rapatriant les dossiers de plaidoirie souvent très lourds ou des rapports d'expertise de taille conséquente. Mais ils sont trois collaborateurs dont un homme que diable ! Que n'ai-je pas fait à leur âge pour être devenu ce que je suis ! pensait modestement Maître Rivarol.
Une quatrième personne existait néanmoins dans le cabinet Rivarol : elle avait une place à part au sein de la structure …
M.Aragnieux (la suite)
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